Pourquoi les CLSC n’ont pas pu se développer

«Si les CLSC n’ont pas pu remplir leur mission, voire n’ont pas pu se développer, c’est qu’il y a eu une campagne de boycottage menée contre eux», fait valoir l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Si les CLSC n’ont pas pu remplir leur mission, voire n’ont pas pu se développer, c’est qu’il y a eu une campagne de boycottage menée contre eux», fait valoir l'autrice.

À titre d’ancienne travailleuse sociale en action communautaire, je souhaite remettre les pendules à l’heure concernant une prétendue médecine socialiste inefficace en CLSC, idée qui circule notamment dans les fils de commentaires du Devoir.

Si les CLSC n’ont pas pu remplir leur mission, voire se développer, c’est qu’il y a eu une campagne de boycottage menée contre eux par les médecins et par d’autres acteurs issus du milieu des affaires (la Fédération des chambres du commerce du Québec, le Conseil du patronat du Québec, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et la Conférence Board du Canada). Cette thèse est très bien documentée par Anne Plourde dans son livre Le capitalisme, c’est mauvais pour la santé.

Un prestige de classe

À la suite de ces pressions, fait bien connu mais rappelons-le tout de même, les politiciens de l’époque, l’ancien ministre Claude Castonguay de son propre aveu, ont donné la possibilité aux médecins d’être rémunérés à la pièce, leur conférant ainsi un statut d’entrepreneur plutôt que de salarié de l’État. C’est ainsi qu’un système parallèle, les polycliniques — avec des fonds publics avec le temps sans plafond ! — a pu émerger.

Les médecins, sauf exception (certains militent maintenant au sein de Médecins québécois pour le régime public), n’ont jamais voulu travailler au développement d’une médecine préventive et sociale en CLSC, encore moins faire équipe avec d’autres professionnels considérés comme des subalternes. Ce qui leur importait était de maintenir un prestige de classe propre à leur profession, une pratique curative solitaire.

Avec l’arrivée des politiques néolibérales, un lobby fort des médecins en faveur d’une idéologie patronale, à coups de réformes venant de tous les partis confondus, tranquillement, sur 40 ans, cette médecine parallèle a gagné le dessus sur les CLSC pour aboutir aux groupes de médecine familiale (GMF) que nous connaissons aujourd’hui.

Les GMF se veulent de plus en plus des sociétés d’actionnaires, possédés par des groupes immobiliers (un peu comme les CHSLD privés), car désormais déréglementés, il s’agit d’un secteur lucratif d’avenir. Mine de rien, il y a eu des brèches à la Loi sur les services de santé et les services sociaux pour permettre de tels glissements vers la privatisation.

Sans surprise, les GMF ne répondent pas aux besoins de la population ni, d’un point de vue éthique, à l’essence même de ce qu’est l’assurance maladie et aux raisons de sa création ; d’abord un accès de première ligne à des soins peu importe ton origine sociale. Le nombre de personnes sans médecin de famille augmente et une part grandissante des cliniques se privatisent, totalement ou partiellement, toujours avec l’aide de l’État, ne l’oublions pas, qui les subventionne.

Le « client » pris en charge en échange d’argent se voit offrir une panoplie de services à forfait, de la médication à la demande, des soins infirmiers, etc. Sans médecin de famille depuis 10 ans, j’ai eu à consulter une clinique privée à plusieurs reprises, constatant que la tarification explose au rythme croissant de la demande.

J’ajoute, et ce fait est fondamental, que la présence de citoyens dans les CA des CLSC, ensuite des CSSS, maintenant devenus les monstres CIUSSS, a toujours été vue comme un problème par des gestionnaires et des députés irrités par des mobilisations citoyennes locales. Trop de démocratie fait en sorte que les réformes se passent moins bien… Démanteler les CLSC, c’était casser des luttes sociales contre des politiques visant l’institution de services hospitalo-centrés de 2e et de 3e lignes rattachés eux à l’industrie biomédicale, l’un des secteurs de l’économie qui connaît la plus forte croissance.

Dans certaines régions, le CLSC devenait un lieu de rencontres animé. Des citoyens, avec l’aide d’organisateurs communautaires, menaient des batailles politiques, parfois avec l’appui de syndicats, pour améliorer les conditions de vie de leur quartier et celles des travailleurs. Qui croyez-vous que cela dérangeait ?

Un modèle entrepreneurial

Après avoir balayé toute forme d’opposition, isolé les personnes de manière à les tenir personnellement responsables de leurs problèmes, institué une discipline du travail marquée par la précarité, la mobilité, la surcharge, la loi du silence, elle-même la cause d’un bon nombre de problèmes de sociaux et de santé, le réseau public est devenu à la remorque des catégories propres au capitalisme — l’argent et la valeur — ce grâce ! à la force idéologique du milieu des affaires, qui profite d’un affaiblissement démocratique, voire y contribue.

La situation est telle aujourd’hui que ce modèle entrepreneurial de la santé est culturellement normalisé, accepté, entre autres par de jeunes professionnels incités à se monnayer dans des bureaux privés où on leur fait miroiter les meilleures conditions de travail pendant qu’on vide le secteur public de son sens et de ses moyens. Les départs à la retraite de professionnels dévoués au réseau public accentueront ce phénomène dans les années à venir.

En réalité, il manque peu d’interventions politiques pour que le système de santé et de services sociaux québécois bascule complètement dans un monde déshumanisé, où la personne est considérée comme une marchandise, pistée selon la grosseur de son portefeuille, profilée grâce ! à de nouvelles applications mobiles. Voilà le monde qui nous attend.

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17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 mai 2021 02 h 56

    Le retour à un système de soins de santé à deux vitesses comme la barbarie des États-Unis !

    Vous avez tellement raison, madame Annie Marchand, et merci pour cette explication lucide. C'est vrai que les hommes d'affaires et les financiers n'ont jamais vraiment accepté la médecine publique, disponible pour tout le monde. Ils veulent absolument privatiser le système sans vraiment oser divulguer leurs intentions au public. Ils veulent retourner à un système à deux vitesses, un pour les riches et l'autre pour les pauvres. C'est une situation barbare et sans conscience. Même si j'étais sur mon lit de mort, je refuse de me faire soigner dans un système privé basé sur la cupidité.

  • Robert Poupart - Abonné 13 mai 2021 06 h 08

    merci

    Vous avez parfaitement raison. Je peux en témoigner à plusieurs titres: président du CA d 'un CLSC pendant 3 ans, membre du CA d'un centre hospitalieer universitaire pendant plusieurs années, bénéficiaire des services de mon CLSC local oû je trouve un service médical de qualité, empathique et disponible (ce qui, encore selon mon expérience, est loin d'être le cas en clinique privée) et chercheur ayant publié sur les services en CLSC. Merci.
    Robert Poupart

  • Jocelyn Paiement - Inscrit 13 mai 2021 06 h 25

    CLSC, terreau fertile pour l'action communautaire

    J'ai oeuvré durant plus d'une vingtaine d'années dans le domaine de la protection de la jeunesse (1976-2002). J'ai créé l'organisme Parents anonymes, une service à l'écoute des parents aux prises avec un problème de violence à l'égard de leurs enfants. Un volet groupe d'entraide était offert aux parents. Dans les meilleurs années, on pouvait compter plus d'une trentaine de groupes au Québec. Les intervenantes des CLSC (travailleuses sociales, psychologues, infirmières, organisateurs communautaires) étaient les meilleurs alliés dans l'action préventive.

  • Ginette Couture - Abonnée 13 mai 2021 07 h 52

    Travailleurs communautaire et CLSC

    Merci madame Annie Marchand pour cette sortie éclairante. Travailleur dans le milieu du communautaire, je me demandais pourquoi mon CLSC devenait de plus en plus rachitique dans ses moyens d'interventions. Le capitaliste, en effet, n'est pas bon pour la santé. Et nous le constatons encore plus depuis la réforme Barrette.
    Tout cela s'explique bien par la présence de ces médecins à la tête du parti libéral. Nous comprenons pourquoi l'enquête de l'UPAC sur ce parti piétine.
    La médecine à tendance plus sociale n'est pas le fait de ces systèmes occultes qui se braquent contre la vraie démocratie. Et derrière ces systèmes, il y a des acteurs intouchables qui préfèrent s'enrichir. La pandémie devient dans ce contexte un appel à l'aide pour inciter les décideurs à plus de réalisme sociale afin d'aider les plus démunis. Enfin, des voix s'élèvent de plus en plus pour dénoncer ce qu'on ne pouvait qu'imaginer de la pire collusion en santé. De Gérald Tremblay, Saint-Léandre.

  • Yves Corbeil - Inscrit 13 mai 2021 08 h 14

    Je crois que vous reculez un peu loin

    L'histoire est assez bien détaillé ici-bas.

    https://ccpsc.qc.ca/fr/historique

    Et le glas a sonné pendant les quinze années de pouvoir libéral au Québec. De Charest à Couillard avec la complicité de leurs sinistres ministres de la santé au service du privé.

    Il ne faut pas chercher des poux ailleurs que dans ce parti pourri qui travaille de concert avec Ottawa pour affaiblir et sousmettre le Québec au fédéralisme canadian avec la contribution de plusieurs colonisés «québécois». Fin de ma citation.