Serge Bouchard, l’oubli et l’éducation

«Est-ce aux enseignants de transmettre les valeurs profondes qui ont traversé les âges jusqu’à nous?», demande l'auteur.
Photo: iStock «Est-ce aux enseignants de transmettre les valeurs profondes qui ont traversé les âges jusqu’à nous?», demande l'auteur.

Qu’est-ce qu’un être humain devrait savoir à 25 ans ? Serge Bouchard posait cette question fondamentale lors de sa dernière entrevue, témoignage touchant d’une humanité sensible et consciente. Cette douce voix très grave, elle nous manquera certainement, et espérons que nous n’oublierons pas de sitôt ce qu’elle incarnait : un amour profond de l’humanité, jusque dans ses formes les plus oubliées…

Cet amour, c’est son absence que subissent les Autochtones, les pauvres et les vieux, discriminés ou abandonnés, et donc déshumanisés par tous les « systèmes ». Mais ce sont d’abord des gens, et non un système, des gens d’une conscience et d’une sensibilité éteintes, qui ont commis les crimes sur lesquels nous avons trop lu au cours de la dernière année : itinérants harcelés, jetés à la morsure du froid ; vieillards croupissant dans leurs excréments, morts seuls dans le malheur de l’oubli ; Joyce Echaquan, morte quant à elle dans la méchanceté du personnel non soignant…

Qu’est-ce qu’un être humain devrait savoir à 25 ans ? Il devrait savoir comment agir humainement, avec amour et empathie. Mais est-ce à l’école d’enseigner la compassion ? Est-ce aux enseignants de transmettre les valeurs profondes qui ont traversé les âges jusqu’à nous ? Vous savez, la liberté, l’égalité, l’amour du prochain, ces valeurs collectives portées par les lumières de la civilisation occidentale ? Mais si les enseignants restent eux-mêmes pris dans les schèmes individualistes, englués dans le « système » qui impose les « programmes », que reste-t-il de notre humanité ? Qui mènera les jeunes vers cette qualité de conscience que cultivaient lentement les sages d’autrefois, cette conscience que nous cherchons autour de nous ; vous savez, cette petite voix qui nous murmure à l’oreille que nos enfants ne verront peut-être pas la fin du XXIe siècle ? Mais le « système » est une excuse facile…

Cette société ne croit pas en l’éducation, car l’éducation est réduite à un problème économique, ou syndical, ou patronal. Nous « diplômons » des travailleurs, sans les moyens de former des têtes bien faites, conscientes et sensibles, qui seraient portées par l’Histoire pour construire un monde propre et solidaire. Non, nous ne croyons pas en la force de l’éducation. La preuve, c’est le cynisme, la bêtise, l’ignorance… Tout ce que nous condamnons en aval.

En amont, les enseignants se dépêtrent avec une formation de pédagogues, à l’image de notre obsession technique, glanant comme ils le peuvent les éléments de la culture qu’ils cherchent à sauver, avec notre humanité sanguinolente leur pendant au-dessus de la tête. Fatigués, déprimés, mal payés, incapables de se loger convenablement, les passeurs culturels sont abandonnés depuis longtemps aux impératifs bureaucratiques d’un État sans vision, aveugle comme la population qu’il forme et qui abandonne sans scrupule ses vieux, ses pauvres et ses premiers habitants…

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