Racisme, discrimination, torture

Le 9 décembre 2003, à la demande de la Société nationale des Acadiens, le gouvernement canadien adoptait une proclamation faisant du 28 juillet la «Journée de commémoration du Grand Dérangement». La proclamation reconnaît les torts causés au peuple acadien qui relèvent, selon certains historiens, de tentatives de génocide.

Le 21 avril 2004, la Fédération arménienne du Canada et la diaspora mondiale arménienne saluaient une motion adoptée par la Chambre des communes du Canada, qui «reconnaît le génocide des Arméniens de 1915 et condamne cet acte en tant que crime contre l'humanité». La députée Madeleine Dalphond-Guiral est l'auteure de cette motion.

Ces initiatives récentes s'ajoutent à deux cas précédents de demande de «réparation». En 1988, le gouvernement canadien et l'Association nationale des Canadiens d'origine japonaise signaient une entente de redressement des torts subis par les Canadiens japonais, incarcérés pendant la Seconde Guerre mondiale, en violation des droits de la personne. En compensation, un décret du gouverneur en conseil, datant du 29 octobre 1996, constituait une Fondation canadienne des relations raciales et la dotait d'un fonds de 24 millions de dollars. Son mandat: lutter contre le racisme.

Un second cas concerne les autochtones. En 1996, le gouvernement canadien créait une Fondation autochtone de guérison et la dotait de 350 millions de dollars. Le mandat de la fondation est le suivant: «Appuyer les peuples autochtones et les encourager à concevoir, développer et renforcer des démarches de guérison durables qui s'attaquent aux effets des abus sexuels et physiques subis dans les pensionnats, y compris les répercussions intergénérationnelles», et ce, dans une perspective de réconciliation entre autochtones et non-autochtones de l'espace civique canadien.

Au Québec

Sur la scène québécoise, Gérard Bouchard exprimait dans «Un lieu de mémoire authentiquement québécois» (Le Devoir, décembre 2002), son appui à l'institutionnalisation d'une Journée nationale des Patriotes, à la mémoire de la nation québécoise. M. Bouchard soulignait à juste titre que le récit de la nation ne peut être restreint au groupe majoritaire (les Québécois d'origine canadienne-française) et que le passé canadien-français s'inscrit dans des trames continentales et internationales, universelles, celles de l'histoire de la libération des peuples. J'ajouterais l'importance de souligner le caractère pluriel du mouvement des Patriotes, la diversité de ses réseaux internationaux. À ce titre, la Journée nationale des Patriotes peut faire l'objet de la fierté des Québécois de toutes origines et représenter une partie du patrimoine civique commun.

Au cours des dernières années, les Afro-descendants du Québec, qui forment le groupe le plus important dans la catégorie des dites «minorités visibles» (les plus désavantagées au plan socioéconomique), ont revendiqué l'érection d'un monument à la mémoire de Marie Josèphe Angélique, esclave d'origine africaine, torturée et exécutée sur la place publique à Montréal en 1724, et la reconnaissance du site officiel du Rocher Nigger (lieu d'inhumation d'esclaves entre 1794 et 1833). À cet effet, le 24 février 2003, le ministre délégué aux Relations avec les citoyens et à l'Immigration du Québec dévoilait une plaque commémorative dans la municipalité de Saint-Armand, lors d'une cérémonie évocatoire du 170e anniversaire de l'abolition de l'esclavage.

Depuis des décennies, les citoyens canadiens et québécois d'origine chinoise demandent «réparation» pour la discrimination systémique subie au XIXe et au XXe siècle (taxe discriminatoire prélevée auprès de chaque immigrant en provenance de la Chine, campagnes de la Asian Exclusion League), à l'ère du racisme d'État qui caractérisait la politique fédérale d'immigration. Le Conseil national des citoyens d'origine chinoise a porté sa cause devant la Commission des droits de l'homme des Nations unies et la Cour suprême du Canada.

La violence d'État

Quelle signification accorder à cette dynamique transnationale qui se répercute dans l'espace public canadien et québécois? D'une part, les prises de position de l'État canadien et québécois se situent dans le vaste répertoire des politiques du pardon, répertoire composé de discours et de dispositifs politiques et institutionnels (réparations d'ordre symbolique, restitutions matérielles, etc.) qui mettent l'accent sur la reconnaissance de la dignité des victimes de la violence d'État (crimes de masse, assassinats politiques, torture, génocides), sur le droit à la vérité, sur le devoir de mémoire envers les victimes.

D'autre part, les revendications de justice et de dignité que divers acteurs politiques ont exprimées, postérieurement à la Shoah, se sont fondées sur le régime institutionnalisé des droits humains instauré après 1945, à la suite des atrocités de la Seconde Guerre mondiale.

De nombreux facteurs ont contribué à en élargir le répertoire: les déséquilibres induits par la mondialisation du capitalisme sur les structures économiques et politiques de nombreux États dans le monde; la révolution des technologies de communication et de transport; les stratégies politiques des peuples autochtones, des diasporas, des mouvements sociaux et des réseaux transnationaux mus par des identités de résistance — soit des «identités générées par des acteurs dont les conditions de vie sont dévalorisées et stigmatisées par une logique de domination et qui cherchent à construire des tranchées de résistance ou de survie et à défendre des principes différents» (Castells, 1999).

En témoignent les débats lors de la Conférence mondiale des Nations unies contre le racisme, la xénophobie et l'intolérance qui y est associée. En septembre 2001, les États membres des Nations unies et les représentants de la «société civile» se réunissaient à Durban, en Afrique du Sud, afin d'adopter une déclaration et un programme d'action destinés à renforcer la lutte contre le racisme et les discriminations.

La Déclaration de Durban fait le constat de la vulnérabilité croissante des victimes du racisme colonial (les Africains et la diaspora africaine, les peuples de l'Asie et leurs descendants, les peuples autochtones), des diverses minorités non territoriales (Roms, gens du voyage, etc.), des migrants, des demandeurs d'asile et des réfugiés. Elle recommande une approche orientée vers les victimes.

La Déclaration reconnaît à l'article 14, les effets du colonialisme sur les conditions de vie contemporaines des minorités postcoloniales. Elle incite aussi la communauté internationale à considérer le devoir de vérité de chacun au sujet du racisme. Ainsi, elle en appelle à la reconnaissance de l'esclavage contemporain comme crime contre l'humanité. Elle interpelle en particulier les États démocratiques qui doivent prendre acte des situations nouvelles qui se développent en leur sein, notamment dans le contexte de l'après 11 septembre 2001.

Les zoos et les foires humaines du XIXe siècle apparaissent lointaines. Elles ne sont pourtant pas très éloignées si l'on pense aux tortures infligées aux prisonniers dénudés de la scène irakienne et aux cages torrides de Guantanamo. Le néo-racisme de l'époque contemporaine postcoloniale se fait sentir aujourd'hui au sein de sociétés qui s'en croyaient délivrées, en dépit de la mise en place d'approches légales, éducatives, et de politiques publiques de lutte contre le racisme et les discriminations.

Les revendications issues de cette violence historique revêtent des formes multiples et appellent à un empowerment à niveaux différents. Elle portent aussi bien sur la redistribution des biens et des ressources que sur la reconnaissance identitaire. «To be called by our own names» était l'une des revendications des peuples autochtones à Durban.

Certes, il faut distinguer les situations à proprement parler post-coloniales où le caractère transhistorique des politiques du pardon concerne des groupes nationaux ou racisés particuliers, des situations de guerre civile et de dictatures qui ne sont pas tributaires d'une expérience coloniale et qui impliquent souvent les membres d'une même société (Chili, Argentine, Haïti, etc.). Cependant, dans tous les cas, les revendications touchent d'abord la réparation symbolique: reconnaissance de la violence infligée et clarification historique de la mémoire des victimes. La mise en place des formes de réparation et de pardon interpelle la société et la responsabilité de l'État.

De multiples appels de mémoire se sont donc fait entendre lors de la conférence de Durban. Dire la «vérité de l'histoire», se souvenir des crimes et des injustices du passé sont indispensables à la reconnaissance de la dignité des personnes et des groupes. Une prise en compte de la diversité profonde des sociétés contemporaines, reflétant l'élargissement des horizons de la démocratie, suppose que soit révélée la mémoire traumatique afin de mieux comprendre le présent et préparer l'avenir.

C'est en ce sens que l'appel ou le devoir de mémoire apparaît de plus en plus comme une forme indissociable des politiques du pardon qui s'imposent comme responsabilité politique pour les États démocratiques soucieux de justice. [...]

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.