Jusqu’au dernier Canadian Tire

Serge Bouchard
Photo: Marie-Christine Lévesque Serge Bouchard

Le 20 mars 2015, j’écrivais ce qui suit, et plus encore, à propos de Serge Bouchard, dit « lebeaubouchard ».

« Serge Bouchard : un esprit ludique et savant, une parole chaude et grave, un écho démultiplié et unique de l’âme d’un pays. Il écrivait : “Le camouflage et l’oubli n’auront servi de rien. Il restera toujours des traces, des archives, et des historiens.” Cette phrase en dit long sur les intentions de ce prospecteur de nos sédiments sociaux, culturels et politiques. Elle dénonce joliment mais fermement les vaines tentatives d’oblitération de notre métissage, de la diversité de nos airs de famille et nous renvoie à notre enfermement ethnocentrique. Paradoxalement, la voix de Bouchard nous piège pour mieux nous libérer, nous encapsule pour mieux nous ouvrir, nous veille pour mieux nous éveiller. Serge Bouchard est un merveilleux objecteur à notre inconscience et un amoureux pétri de notre histoire, de nos façons et de ce qui s’y camoufle.

« Serge Bouchard ne fait pas que transmettre ou rayonner les connaissances. Il les file, les brode et nous les confie. C’est ce que font tous les grands communicateurs, tous les grands vulgarisateurs, tous les grands passeurs. Il nous les confie. Comme dans confiance. Comme dans semence en terre. Il nous les confie dans toute leur complexité, avec toute leur profondeur, avec leur mystère et en même temps avec une telle limpidité que l’on se demande constamment pourquoi cela ne nous avait pas été conté avant, pourquoi cette intelligence de notre identité, de nos croyances, de nos habitudes, de nos dérives, de nos grandeurs nous avait été refusée avant lui ? Lire, écouter Serge Bouchard, c’est comme à la fois respirer un grand coup sur le bord d’un torrent et se rendre compte que la limpidité de ses eaux est le résultat de l’embrouille de ses courants, de ses chutes et de ses affleurements.

« Serge Bouchard ne bavarde pas ; il entretient. En autant de mots, de silences, de soupirs, de retenues qu’il en faut. Le temps fait tout à l’affaire. Nous sommes dans la construction lente de l’histoire, des civilisations, des disparitions, dans le déroulement lent de la plaine, dans l’ascension lente de la montagne, dans le processus lent de l’observation respectueuse de la vie. On veille lentement. On veille tard.

« Serge Bouchard a emprunté durant autant d’années avec nous des chemins de travers pour nous mener à des caches où il était devenu possible de se poser, de penser, de réfléchir à des morceaux de notre vie en société, en communauté. Il aura résisté tout ce temps à la fugacité, au zapping, au momentané, se sera inscrit dans la persistance, la cohérence et dans l’intelligence de l’évolution des choses. Et nous aurons reconnu que cela nous était indispensable. Autant pour notre bien-être personnel que pour cette capacité à nous fabriquer « une vie habitable » avec les autres.

« Si j’avais à dessiner un nouveau drapeau pour le Québec, il y aurait une épinette noire sur fond oranger. Ce drapeau rappellerait la rugosité de cette terre, l’endurance de ses nations et la résilience de notre culture. Si on me demandait de tourner un documentaire sur ce pays, c’est la voix narrative de Serge Bouchard que je voudrais, celle qui colle à la peau de ce pays et lui fait belle résonance. J’installerais Serge Bouchard au volant d’un gros camion rouge, le couvrirais chaudement de mon drapeau et le laisserais me parler de nous. Jusqu’au dernier Canadian Tire. »

 

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