La Colombie de tous les dangers

On peut comprendre l’indignation : le gouvernement colombien est arrivé le mois dernier avec un projet de loi dit de réforme fiscale qui augmente les taxes et en crée de nouvelles sur des produits de base comme le poulet, le café, le chocolat, le sucre, le sel, etc.
Photo: Associated Press On peut comprendre l’indignation : le gouvernement colombien est arrivé le mois dernier avec un projet de loi dit de réforme fiscale qui augmente les taxes et en crée de nouvelles sur des produits de base comme le poulet, le café, le chocolat, le sucre, le sel, etc.

Depuis déjà plusieurs jours, en Colombie, des mobilisations populaires expriment la colère d’un très grand nombre de Colombiens et de Colombiennes. Malgré une répression très violente, la pandémie et la mauvaise presse, la grève continue et la mobilisation s’accroît chaque jour. Divers sondages indiquent un appui populaire de plus de 70 % de la population. La grande violence utilisée par les forces policières et l’armée, notamment à Cali (troisième ville en importance du pays), a considérablement accru la colère des gens, qui accusent le gouvernement actuel de violations des droits à grande échelle. Dans plusieurs localités, les gens des quartiers populaires ont faim. Selon l’Institut de statistiques colombien, 42,5 % de la population (21 millions de personnes) vit en situation de pauvreté. À Cali, c’est 65 %.

Les racines de la colère

On peut comprendre l’indignation : le gouvernement colombien est arrivé le mois dernier avec un projet de loi dit de réforme fiscale qui augmente les taxes et en crée de nouvelles sur des produits de base comme le poulet, le café, le chocolat, le sucre, le sel, etc. Les couches populaires sont les principales visées par ces nouvelles taxes pendant que l’oligarchie économique et politique est épargnée dans une logique inégalitaire mise en avant par le ministre Alberto Carrasquilla, qui a depuis dû démissionner.

Devant la colère populaire, le gouvernement a retiré ce projet de loi, mais il faut rappeler que la pratique réitérée dans ce type de situations impopulaires est de retirer le projet, d’attendre que les mobilisations se dissipent et de réintroduire un nouveau projet qui conserve la vision tout en enlevant quelques articles. Par exemple, dans le domaine de la santé, Carolina Corcho, vice-présidente de la Federación Médica Colombiana, nous apprend que le projet propose d’asphyxier le système de santé et de démanteler ce qui reste des hôpitaux publics. On prévoit notamment la diminution des services, l’application de nouvelles restrictions sur les actes médicaux pouvant être pratiqués par les médecins généralistes, etc. Une des mesures complètement injustifiées est l’intervention de l’Institut national d’oncologie.

Pour revenir à la question de la répression, il faut dire que les violences ne datent pas d’hier. Il y a deux mois, les Colombiens ont appris que, durant le gouvernement d’Alvaro Uribe Vélez (2002-2010), dont le président actuel, Ivan Duque, est l’héritier, 6402 jeunes civils ont été assassinés par les Forces armées et présentés comme morts au combat. Le caractère sinistre et révoltant de ces assassinats est lié au fait que les assassins ont été récompensés par des vacances et des ascensions dans la hiérarchie militaire. Malgré toute cette violence, ce qui met peut-être le plus en lumière la situation de terreur que vivent les Colombiens est le fait que ce pays compte le nombre de déplacés forcés internes le plus élevé au monde, soit huit millions de personnes, en grande majorité des paysans, des Autochtones et des afro-descendants.

Les secteurs sociaux mobilisés

Tous les secteurs sociaux colombiens sont mobilisés, à commencer par ceux qui le sont traditionnellement, comme les étudiants, les syndicats, les organisations de femmes et féministes, les organisations paysannes, autochtones et afro-descendantes. Pour les Autochtones, la mobilisation s’inscrit dans un moment charnière de leur lutte de décolonisation et de reconstruction de la mémoire et de défense du territoire. Dans ce contexte, le peuple misak a fait tomber les statues des colonisateurs Gonzalo Jiménez de Quezada à Bogotá et de Sebastián de Belalcázar à Cali. Mais il y a également des gens qui ne sont pas organisés et qu’on voit rarement dans les rues, comme les gens les plus pauvres des quartiers les plus pauvres, qui marchent pour la redistribution de la richesse comme tous les autres secteurs.

Le Canada a des liens commerciaux très forts avec la Colombie. Un accord bilatéral de libre-échange avec la Colombie a été signé il y a maintenant 10 ans. Les conséquences économiques et humanitaires que cet accord a entraînées pour la population colombienne ont été plutôt négatives. Des entreprises canadiennes y ont prospéré parfois en bénéficiant de violations des droits de la personne et du travail et en portant atteinte à l’environnement. D’autres fois, elles ont bénéficié d’actes répréhensibles comme le déplacement forcé de populations pour exploiter des mines ou en prenant part à des processus de criminalisation de la population qui demande des conditions de vie et de travail dignes là où les entreprises sont présentes. L’État canadien a appuyé par des subventions et par des interventions politiques l’action de plusieurs de ces entreprises canadiennes en Colombie. Aussi le Canada doit-il assumer sa part de responsabilité dans le conflit actuel et condamner sans hésitation la répression qui a cours, tout en s’assurant que le processus démocratique est réellement assuré en vue des élections générales qui doivent avoir lieu en 2022.

 

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6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2021 08 h 01

    Non merci on passe

    Encore une fois, on nous demande de s’ingérer dans les affaires des autres pays. Non merci, on passe. Si les liens commerciaux entre le Canada et la Colombie enchaînent toute une sorte de panoplie de conclusions malheureuses pour les Colombiens, il faudrait se demander si la situation ne serait pas plus tragique pour les citoyens au pays des cartels et de Pablo Escobar s’ils n’existaient pas. Personnellement, je me fous des accords de libre-échange et de la mondialisation qui en découle. La Colombie est un pays étranger. Il faudrait demander aux citoyens du monde et de nulle part qui sont, encore une fois, partout et nulle part. Ah! La mondialisation heureuse.

    Les entreprises canadiennes qui opèrent là-bas ne sont pas les citoyens et surtout pas les Québécois. L’État canadien n’est pas le Québec. Alors, on nous demande d’intervenir dans les affaires extérieures d’un pays souverain. Misère. Ce n’est pas aux Colombiens de régler leurs problèmes politiques?

    • Pierre Rousseau - Abonné 12 mai 2021 12 h 54

      Si les barons de la drogue ont fait de si belles affaires et en font toujours, c'est en raison de l'engouement des gens des pays riches comme le Canada et les ÉU qui sont de grands consommateurs. La « guerre à la drogue » des gouvernements du Nord n'a fait qu'alimenter le crime organisé et le marché noir, tout comme au temps de la prohibition pour l'alcool.

      On pourrait être tenté de vous donner raison si le Canada se mêlait de ses affaires mais au contraire, le Canada est impliqué jusqu'au cou dans la politique latino-américaine aux côtés des ÉU. Le Canada a été un grand supporteur des coups d'état au Honduras et en Bolivie pour chasser des présidents élus et il a manqué son coup au Venezuela en se liguant derrière le grand frère américain pour l'opposant Guaido. Le Canada exporte de l'équipement militaire en Colombie qui sert maintenant à réprimer et tuer des gens qui manifestent.

      Le Canada a aussi les lois les plus laxistes dans le monde développé en matière de mines et une majorité des minières internationales sont maintenant canadiennes et ne se gênent pas pour violer impunément les droits des populations locales quand elles s'opposent à un projet minier canadien. D'ailleurs le gouvernement canadien est allé jusqu'à permettre à l'ex-président Uribe de parler à la Chambre des communes alors qu'on savait que ce président était responsable de graves violations des droits humains dans son pays et qu'il appuyait les paramilitaires qui sont responsables de la majorité des massacres de l'époque, bien plus que les barons de la drogue ou des guérillas.

      Alors, oui, le Canada a contribué au danger que vivent les Colombiens et le moins qu'il puisse faire serait de tenter de se racheter.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2021 16 h 23

      M. Rousseau, je vis au Québec et non pas au Canada. Ce dernier est un pays étranger pour moi et moi citoyenneté telle qu'écrite sur le recensement de 2021 est québécoise.

  • Richard Lupien - Abonné 12 mai 2021 09 h 05

    Le silence complice

    Le gouvernement canadien fidèle à lui-même est inconséquent et sans âme. Alors qu'il dénonçait l'an dernier le président vénézuélien Maduro Sur le site officiel du gouvernement on peut lire: «« Le Canada est profondément préoccupé par la crise politique, économique et humanitaire sans précédent au Venezuela et les souffrances que cette crise a imposées au peuple vénézuélien. Nous demeurons fermement résolus à promouvoir et à protéger la démocratie et les droits de la personne. En réponse aux attaques du régime de Nicolás Maduro contre les droits de la personne et les droits démocratiques des Vénézuéliens, le Canada a imposé plusieurs séries de sanctions ciblées.»»
    Pourquoi alors le gouvernement du Canada ne dénonce-t-il pas le gouvernement de la Colombie qui tue ses citoyens et brime leur droits les plus élémentaires.
    De même, il n'ose protester quand l'extrême droite en Israël expulse des citoyens palestiniens de leur domicile à Jérusalem-Est, quand on construit encore et encore pour les colon juifs en Cisjordanie

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 12 mai 2021 13 h 53

    « je me fous des accords de libre-échange et de la mondialisation qui en découle. La Colombie est un pays étranger» (Cyril Dionne)



    … On ne s'en étonnera pas

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 12 mai 2021 15 h 43

    « les gens des quartiers populaires ont faim; 42,5 % de la population (21 millions de personnes) vit en situation de pauvreté. À Cali, c’est 65 %»



    La Colombie

    Un pays riche avec des enfants abandonnés qui mangent dans les poubelles et qui disputent aux chiens errants le trottoir pour y dormir.