Une erreur de communication qui alimente l’hésitation vaccinale

« La cohérence et la consistance dans les messages des gouvernements sont des facteurs clés pour assurer une communication transparente et efficace en moments de crise», écrivent les auteurs.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne « La cohérence et la consistance dans les messages des gouvernements sont des facteurs clés pour assurer une communication transparente et efficace en moments de crise», écrivent les auteurs.

C’est à titre de professeurs en communication en matière de santé que nous tenons ici à exprimer notre étonnement devant les propos tenus lundi par le Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI), dont une partie du message a depuis été rapporté dans plusieurs médias : « Le CCNI continue de recommander de préférence les vaccins à ARNm contre la COVID-19 autorisés en raison de l’excellente protection qu’ils offrent, de l’absence des signalements préoccupants. »

Si cette prise de position semble cohérente avec ce que les experts du CCNI affirment depuis plusieurs mois, le message, tel que formulé et perçu par le grand public, soulève d’énormes problèmes aux conséquences potentiellement désastreuses. On sait maintenant que l’hésitation vaccinale est un phénomène sociologique beaucoup plus important que ce que l’on avait tendance à penser.

Les autorités, tant gouvernementales que sanitaires, ont répété depuis des semaines, sur toutes les tribunes, que les vaccins à vecteur viral (d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson) étaient hautement efficaces, sécuritaires, et qu’il ne fallait surtout pas hésiter à se les faire injecter. Et ne surtout pas les refuser au profit des vaccins à ARN messager (ceux de Pfizer et de Moderna). Alors, pourquoi annoncer, cette semaine, dans ce qui a l’apparence aux yeux du grand public d’un revirement complet de perspective, que les vaccins à ARN messager (ceux de Pfizer et de Moderna) devraient être privilégiés ? Des propos qui, en apparence, sont totalement contradictoires avec la position officielle du gouvernement du Canada, qui a consisté à dire que « le meilleur vaccin pour vous, c’est le premier qui vous est offert. C’est celui que vous devriez prendre » (Justin Trudeau, premier ministre du Canada).

« Dire, c’est faire »

Certes, les autorités ont vite fait de corriger le tir en nuançant la portée de ce propos, mais il n’en demeure pas moins que les dommages sont déjà faits, à la suite de cette erreur élémentaire de communication publique. Jean-Paul Sartre disait que « les mots sont des pistolets chargés », et la pragmatique du discours nous apprend que « dire, c’est faire ». Les mots font agir, on change le monde avec des mots, et leur caractère performatif fait qu’ils sont de redoutables outils pour persuader, convaincre, autant que pour faire peur, décourager, choquer, faire douter, etc. Toute prise de parole produit un effet, toute énonciation a des conséquences, et c’est ce que l’on enseigne aux étudiants de première année en communication. On ne se contente pas de dire en prenant la parole dans l’espace public, on commet un acte en disant.

En matière de promotion et de prévention, dans un contexte où l’on s’entend de plus en plus pour dire que la sortie de cette pandémie passe par la vaccination massive, nous estimons que cette erreur de communication a le potentiel, à elle seule, de nous engouffrer encore plus. Il n’y a qu’à lire les milliers de commentaires dans les réseaux sociaux pour saisir les conséquences des messages produit par le CCNI, autrement dit pour en mesurer les effets : des gens hésitent maintenant à se faire vacciner, d’autres ayant reçu une première dose affirment être confus, estiment avoir été trompés et ne plus savoir s’ils doivent accepter ou non leur seconde dose.

Le fait d’avoir explicitement mentionné et diffusé l’idée que les gens devraient privilégier (sous-entendu : « attendre ») les vaccins à ARN messager (de Pfizer et de Moderna) révèle l’absence flagrante d’une stratégie de communication réfléchie, mesurée et cohérente de la part des autorités. Communiquer, ce n’est pas juste prendre la parole, c’est agir, c’est avoir un impact. Nous jugeons qu’il y a ici matière à réflexion et urgence — s’il n’est pas trop tard — de corriger la situation. La cohérence et la consistance dans les messages des gouvernements sont des facteurs clés pour assurer une communication transparente et efficace en moments de crise.

À voir en vidéo