Apprendre à débattre

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).  

On s’entend pour dire que l’on vit une période de polarisation de l’opinion publique où les affirmations péremptoires fusent très vite, notamment sur les réseaux sociaux, sans être la plupart du temps solidement argumentées. L’intolérance règne également et les insultes et le harcèlement sont trop fréquemment le résultat du moindre désaccord. Dans ces circonstances, le débat tourne immanquablement à la foire d’empoigne.

Dans la prévention de ces attitudes qui sont délétères à la fois pour la paix sociale et pour le bon fonctionnement de la démocratie, l’école devrait jouer un rôle, un rôle fondamental, qu’elle ne joue malheureusement pas — du moins si j’en crois mon expérience auprès des jeunes qui arrivent au cégep après onze années de scolarité. On devrait y apprendre à débattre afin que la coexistence d’idées différentes et les désaccords n’apparaissent pas comme une anomalie. Je partirai de deux anecdotes, qui, de ce point de vue, me semblent révélatrices.

Sacralisation de l’opinion

Quand j’essaie, afin de justifier la note qu’il a obtenue, de montrer à un élève les faiblesses de l’argumentation développée dans sa dissertation, combien de fois me suis-je fait répondre, avec un mélange d’incompréhension et d’arrogance, non dénuée parfois d’une pointe d’agressivité : « C’est mon opinion » ? Je prends toujours le temps, dans ces cas-là, d’expliquer la différence qu’il y a entre une opinion et un bon argument, et que celui-ci doit être fondé, cohérent, s’appuyer sur des faits pertinents, etc. Mais en voyant souvent se refermer les visages des élèves que j’ai devant moi, je me dis que c’est peine perdue.

Je précise que je ne leur en veux pas. Cette sacralisation de l’opinion individuelle est dans l’air du temps et il est difficile pour eux d’aller, à dix-sept ou dix-huit ans, à l’encontre de cette doxa à la fois individualiste et relativiste. Mais je ne peux non plus m’empêcher de penser qu’une véritable éducation devrait être, pour reprendre les mots de George Steiner, « école de dissension », c’est-à-dire qu’elle devrait avoir pour tâche essentielle d’éveiller des doutes dans l’esprit de l’élève quant à ses propres convictions. C’est ainsi que s’acquiert en effet une véritable aptitude à argumenter, et surtout une authentique liberté de pensée.

Or, il me semble que l’école actuelle ne promeut pas vraiment un tel esprit critique, mais tend plutôt à moraliser les élèves qui lui sont confiés en leur inculquant certaines valeurs sur un mode catéchétique, plutôt que de les amener à penser par eux-mêmes. Elle ne les encourage pas non plus à débattre, ni entre eux ni autour de quelque question que ce soit — ou alors celle-ci est purement rhétorique car il n’y a, dans les faits, qu’une seule réponse possible.

Contre cette tendance, la refonte du programme ECR, prévue par le gouvernement de François Legault, offre une occasion en or de faire à l’apprentissage du débat la place qui lui revient dans une éducation à la citoyenneté. Savoir débattre de façon respectueuse et civilisée devrait en effet faire partie des savoir-faire que maîtriserait tout citoyen d’une démocratie digne de ce nom, ce qui implique d’être en mesure de jauger des arguments opposés, de tolérer les divergences d’opinions et, enfin, de faire la part des choses entre des idées que l’on n’aime pas forcément et la personne qui les défend. La démocratie n’est-elle pas ce régime politique où l’on doit décider après délibération tout en apprenant à vivre avec les désaccords qui nous opposent à autrui ?

Prendre du recul

L’enseignement de l’histoire pourrait lui aussi offrir bien des occasions d’inviter les élèves à prendre du recul par rapport à leurs propres idéaux et aux valeurs qui dominent actuellement. Mais là encore, j’ai bien peur qu’il ne soit souvent qu’un moyen pour les conforter en faisant du passé un simple faire-valoir du présent.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’étudier en classe des œuvres de l’Antiquité grecque et de devoir, en guise d’introduction, évoquer la démocratie athénienne. Or, chaque fois que j’ai demandé à des élèves ce qu’ils savaient de l’Athènes démocratique du Ve siècle, la réponse obtenue fut toujours la même : ce n’était pas une démocratie, car il y avait à Athènes des esclaves et que les femmes n’y votaient pas. Voilà ce qu’on leur a enseigné à propos de cette cité qui fit l’admiration des générations passées ; voilà du moins ce qu’ils ont retenu.

Chaque fois, je leur accorde qu’ils ont raison, que la société grecque était esclavagiste et misogyne, mais que ce ne sont pas ces deux traits, qu’elle avait en partage avec toutes les sociétés antiques, qui font sa grandeur et son originalité, mais le fait qu’elle a inventé la démocratie, c’est-à-dire un nouveau régime politique où chaque décision importante est prise à la suite d’une délibération en commun de plusieurs milliers de citoyens et d’un vote. J’ajoute parfois, un peu par provocation, que, de ce point de vue (celui de son fonctionnement), la démocratie directe athénienne était plus démocratique que la démocratie parlementaire contemporaine. Le peuple, du moins, y avait davantage de pouvoir.

Si elle était enseignée dans une perspective plus humaniste, plus objective et moins moralisatrice, l’histoire permettrait aux élèves de comprendre que les sociétés du passé avaient, comme la nôtre, leurs bons et leurs mauvais côtés, ainsi que leurs complexités, et que porter des jugements à l’emporte-pièce sur les réalités politiques ou sociales du passé comme du présent est rarement gage de lucidité.

L’acquisition d’une certaine culture, historique, littéraire, philosophique, etc., permettrait ainsi de montrer aux élèves, par l’exemple, que tout n’est pas tout noir ou tout blanc, que la réalité est souvent plus complexe qu’on le croit, qu’il y a place dans l’appréciation de toute chose pour un jugement équilibré, les nuances et même le doute. Peut-être seraient-ils alors, une fois rendus adultes, moins enclins à diaboliser les opinions avec lesquelles ils sont en désaccord, à injurier leurs contradicteurs sur les réseaux sociaux ou à renverser des statues.

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