Napoléon, un réactionnaire

«Il faut arrêter les mensonges historiques sous prétexte de polémiquer avec la
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse «Il faut arrêter les mensonges historiques sous prétexte de polémiquer avec la "méchante gauche doctrinaire". Tout historien sérieux sait très bien que le cas Napoléon relève de l’autoritarisme le plus patent et de la réaction conservatrice», affirme l'auteur.

Dans sa chronique du vendredi 30 avril, Christian Rioux, sous prétexte de contrebalancer un discours historique « gauchiste » ou « woke », tente une bien maladroite, sinon mensongère, réhabilitation de Napoléon Bonaparte, autoproclamé empereur en 1804. Le chroniqueur affirme que Napoléon « fut le symbole […] de la grandeur militaire et politique de la France, mais aussi intellectuelle ». Est-il besoin de rappeler que Napoléon est arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1799 ? Est-ce là sa grandeur politique ? Est-il besoin de rappeler que le parvenu a interdit la liberté d’expression, de réunion, de circulation et de presse, instaurant un État autoritaire plutôt qu’un État de droit ? Le régime policier mis en place par Fouché marque-t-il la grandeur intellectuelle napoléonienne ?

Le chroniqueur ose affirmer que Napoléon « ne fut que le reflet de son époque ». De quelle époque parle-t-on ? L’époque de Voltaire, Diderot, Rousseau, Robespierre, Saint-Just, Olympe de Gouges ou Lucile Desmoulins ? Il serait plus exact de dire que Napoléon incarne la tradition politique la plus réactionnaire qui soit, en contradiction avec le zeitgeist des Lumières — encore que la comparaison avec Joseph de Maistre pourrait tenir. Le rétablissement de l’esclavage et l’infériorisation des femmes dans le Code civil de 1804 ? Il ne faudrait pas s’en formaliser, selon Christian Rioux, cela ayant aussi été dans « l’air du temps ». Mais de quel temps parlons-nous ? De celui où Camille Desmoulins pouvait dire : « Périssent nos colonies plutôt qu’un principe », une idée dont « le point de vue qu’elle exprime était partagé par la plupart des conventionnels qui ont voté la fin de l’esclavage » (Gilles Manceron, 2005) ?

En terminant, l’auteur intente un procès d’intention à tous les historiens et historiennes, dont il n’est pas, qui voudraient juger l’histoire à l’aune des « idéologies et idées de notre époque ». Qu’il sache d’abord, comme le reconnaît toute réflexion épistémologique le moindrement conséquente, que l’histoire n’est jamais neutre et toujours écrite au présent, par et pour les vivants. Ensuite, qu’il note que croire que la condamnation de Napoléon est le fruit de contemporains wokes est une aberration. On voit que notre chroniqueur ne s’est pas donné la peine de lire les historiens contemporains Michel Biard, Hervé Leuwers ou Florence Gauthier. Des gauchistes complaisants peut-être ? Les meilleurs dans leur domaine, plutôt, ni indulgents ni sentencieux, simplement réalistes, instruits et au fait de l’histoire.

L’âge de l’opinion

Il faut arrêter les mensonges historiques sous prétexte de polémiquer avec la « méchante gauche doctrinaire ». Tout historien sérieux sait très bien que le cas Napoléon relève de l’autoritarisme le plus patent, de la réaction conservatrice, et que son œuvre politique va directement en sens contraire du « progrès de l’État de droit » dont se réclame un Christian Rioux. Si penser l’histoire réalistement est une tare, alors nous saurons que nous nous trouvons à l’âge de l’opinion et non à celui de la raison.

 
 

Réponse du chroniqueur

Votre lettre est l’illustration de cette détestable manie qui consiste à classer les personnages historiques dans deux cases distinctes, celle du « progressisme » ou celle de la « réaction ». Une vieille tradition chez les « militants communistes libertaires », ainsi que vous vous définissez vous-même. Or, Napoléon échappe à ces caricatures en vogue à l’université. S’il rétablit l’esclavage (qu’aucun autre pays n’avait aboli) et consacre l’infériorité juridique des femmes mariées (à une époque où le féminisme était pratiquement inexistant), il libère les esclaves d’Égypte et de Malte et préserve le droit au divorce. Si son œuvre était si contraire au « progrès de l’État de droit », on se demande pourquoi son Code civil et tant d’institutions créées par lui ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

Ainsi en va-t-il de la Banque de France, du Conseil d’État, de la police nationale, des Archives nationales, de la Cour des comptes, du Conseil des prud’hommes, du statut des sages-femmes, des lycées, du premier statut des enseignants, du baccalauréat, de la direction générale des musées et des premières caisses de retraite. Il consacre surtout l’égalité des citoyens, la fin des privilèges de la naissance, donne la citoyenneté aux juifs et impose le Concordat qui garantit le pluralisme religieux. Voilà pourquoi « Bonaparte est un pur produit du siècle des Lumières », affirme l’historien égyptien Ahmed Youssef. Même son personnage de « self-made man » est le symbole de l’homme moderne. En réalité, comme le pressentait François Furet, il n’y a pas un, mais des Napoléon. Pour le comprendre, il faut refuser la pensée binaire.



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19 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 5 mai 2021 06 h 07

    Napoléone

    Le napoléonisme est maintenant dans le camp des Napoléones.
    Plante, Payette, Montgomery, Bondil, Fumagalli, Shanks, Proulx, etc.
    Le féminisme patriarcal.

  • Cyril Dionne - Abonné 5 mai 2021 07 h 16

    Le progressisme et le réactionnaire du militaire aux mille paradoxes

    J’ai sursauté lorsque j’ai lu les noms de Robespierre et de Saint-Just juxtaposés à coté de Voltaire, Diderot et Rousseau. Robespierre, l’instigateur de la Terreur et le bourreau de la Vendée qui est responsable du premier génocide français sous la première république, lui qui se voulait un puriste et gardien de la moralité. Le discours de la vertu prenait beaucoup de place avec ces gens qui se voulaient des idylliques moraux autoproclamés de la bien-pensance. En fait Robespierre est le premier dictateur de gauche en Europe et peut être du monde. On oublie aussi de mentionner que le Directoire au 13 vendémiaire an IV (15 octobre 1795), plus précisément Paul Barras, avait demandé au général Bonaparte de sauver la Révolution française à Paris d’une insurrection royaliste qui s’est terminée dans un bain de sang.

    Évidemment, nos « wokes » qui s’identifient à Robespierre et Saint-Just vont relativiser la situation de Napoléon avec nos yeux d’aujourd’hui pour décomposer l’histoire à partir de nos valeurs et préceptes d’aujourd’hui. Les parallèles entre les « wokes » d’aujourd’hui et Robespierre sont plus qu’évidents.

    Le féminisme était inexistant partout sur la planète durant l’époque napoléonienne et l’esclavage était une pratique répandue partout. Mais la plus grande contribution de Napoléon à nos démocraties d’aujourd’hui est celui de reconnaître la valeur des gens basée sur leur travail, leur intelligence, leur compétence et leur mérite au lieu de seulement être bien né. Il a réussi à déconstruire le mythe du droit divin des monarchies afin de donner la chance à tous d’accéder aux plus hautes sphères politiques et économiques. Cela, c’était une idée révolutionnaire et la base même du rêve américain d’aujourd’hui.

    Napoléon, c’est l’homme des paradoxes; il était progressiste et réactionnaire. Mais comme le disait si bien Diderot : « Ce qui est aujourd'hui un paradoxe pour nous sera pour la postérité une vérité démontrée. » Voilà notre petit empereur.

  • Michel Héroux - Abonné 5 mai 2021 09 h 06

    Quoi ?

    L'auteur de ce texte est doctorant en science politique à l'U de M. Vraiment ? Pour un apprenti scientifique, je considère qu'il a la condamnation des acteurs du passé (et même du présent) un peu facile. Dommage.

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 mai 2021 09 h 18

    "...comme le reconnaît toute réflexion épistémologique le moindrement conséquente, [...] l’histoire n’est jamais neutre et toujours écrite au présent, par et pour les vivants."

    M. Lafleur-Paiement,
    vus auriez dû vous contenter de rester sur la piste de la critique. Hors de celle-ci vous sortez de grosses niaiseries.

    Au début je ne savais pas si vous tentiez de prendre le parti des wokes. Cette phrase ci-présente vous mets carrément dans la schnoutte de la wokerie la plus ridicule, la plus abjecte, celle synonyme de pilori où les victimes peuvent et doivent lancer des roches aux méchants..
    Si Napoléon est "votre" réac, vous êtes le mien, et pour cause.

    Votre "réflexion épistémologique le moindrement conséquente" est exactement la base des pires âneries qui ont pu sortir pour justifier les guerres les plus débiles.
    Quand on décide de ce que l'autre pense et qu'on en fait un acte de foi, comme vous, on en arrive par exemple aux armes de destruction massives de l'Iraq, inventées de toute pièce mais que personne n'avait le droit de contester aux USA, pas selon la réalité mais pour raisons patriotiques! Si, si!
    Et les "Liberty Fried"... Vous riez ? Vous riez de vous.
    C'est ça, écrire au présent, par et pour les vivants, sans le moindre souci de compréhension de l'autre.
    Woke, quoi.

    Le 13 septembre 2011 environ, j'ai entendu David Letterman dire que les attentats étaient uniquement dûs à la jalousie! Non mais, faut-y être assez nombriliste pour penser ça! J'étais tout aussi scandalisé que pas très étonné.
    Pas un mot sur le leadership que Ben Laden venait d'acquérir sur le monde de l'Islam, pourtant la raison la plus claire.
    C'est ça, votre histoire!

    Avec cette phrase vous justifiez Letterman, la guerre en Iraq et tout autant la répression en Syrie. Oh que oui!
    Puisque l'histoire n'est jamais neutre, vous en faites un outil de propagande.

    Restez dans la critique. Vos opinions sont réacs.

    • Céline Delorme - Abonnée 5 mai 2021 14 h 03

      Comme le dit M Héroux: Qu'est-ce que c'est cette mode de vouloir à tout prix juger et condamner les personnages historiques du lointain passé? Est-ce que tous les humains connus doivent être jugés et classés par catégories binaires: Les saints et les affreux? Est-ce que c'est la mode "woke" comme disent certains?
      L'Histoire à mon sens consite à mieux connaitre les faits du passé, et les expliquer et interpréter en lien avec les mentalités de l'époque, et la nature humaine, qui reste la même à travers les pays et les époques. Comprendre la mentalité du peuple qui soutenait Napoléon, voilà l'intérêt! Peut-on faire un lien avec le soutien à certains régimes actuels?... là, il y a enseignement utile de l'histoire!
      .
      Il n'y a pas la moindre importance actuellement à classer Napoléon dans une catégorie binaire. S'il existait aujourd'hui un parti politique "Napoléonien" on pourrait comprendre l'insistance de certains à le dénoncer, à vouloir le renverser et ne pas voter pour lui, mais ce n'est pas le cas, à ma connaissance!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 5 mai 2021 09 h 21

    « Napoléon, un réactionnaire … » (Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en rectitude politique)


    ... Jules César et ses Romains, des réactionnaires;

    Alexandre le Grand, un réactionnaire;

    Aménophis IV, un réactionnaire;

    Nabuchodonosor II, un réactionnaire;

    Attila et ses Huns, des réactionnaires;

    Gengis Khan et ses Mongols, des réactionnaires;

    Huayna Capac, un réactionnaire;

    Le cardinal Richelieu, un réactionnaire;

    ….

    L'Histoire sent le fagot…