Napoléon, un personnage d’excès

«Napoléon est un personnage unique dans l’histoire occidentale. Son souvenir reste toujours vivace parce que son image et son histoire réussissent à s’adapter aux conditions changeantes du temps», écrit l'auteur.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse «Napoléon est un personnage unique dans l’histoire occidentale. Son souvenir reste toujours vivace parce que son image et son histoire réussissent à s’adapter aux conditions changeantes du temps», écrit l'auteur.

Le 5 mai marque le 200e anniversaire de la mort de Napoléon en exil, survenue sur l’île Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, en 1821. Une bonne occasion de se demander ce qu’il en reste vraiment.

Un coup d’œil sur la perception qu’ont les Québécois de Napoléon en révèle long sur ce qui les définit comme société particulière.

Napoléon est un personnage unique dans l’histoire occidentale. Son souvenir reste toujours vivace parce que son image et son histoire réussissent à s’adapter aux conditions changeantes du temps. La personnalité de Napoléon a de multiples facettes, et si l’une devient moins pertinente à une époque, par exemple celle de chef de guerre, une autre s’impose qui le ramène au-devant de l’opinion.

Qu’est-ce qui, dans le personnage de Napoléon, maintient toujours son actualité et sa pérennité dans notre esprit ?

Napoléon est un être d’extrêmes : quand il déclare aimer Joséphine, il transporte des montagnes ; quand il se lance à la conquête de l’Italie ou de l’Égypte, c’est la France qui court à sa suite et qui retient son souffle. Quand il en revient, triomphant, il fait défiler les prises de guerre les plus prestigieuses arrachées à l’ennemi : les chevaux de Saint-Marc, pris à la célèbre cathédrale de Venise, et le Laocoon, fameuse sculpture de l’Antiquité rapportée du Musée du Vatican.

Napoléon est un personnage d’excès : tout est chez lui poussé à son extrême limite. Il se battra toute sa vie : son énergie et ses convictions d’avoir raison emportent tout à sa suite. Il est impétueux, volontaire, ne recule devant rien. Jamais il ne désarme devant ses adversaires, surtout pas les Anglais. Il leur tient toujours tête, même quand il est détenu à Sainte-Hélène et que son combat quotidien avec le gouverneur Hudson Lowe n’a plus rien d’épique.

C’est cet aspect de son caractère qui a inspiré des générations de Québécois. On aime le Napoléon tout d’une pièce, malgré ses travers, ses défauts et ses erreurs, parce que son caractère en fait voir de toutes les couleurs. Flamboyant, ardent, entêté, Napoléon représente tout ce qu’on peut espérer d’un homme de conviction qui « absorbe dans son sort, le sort du genre humain », comme l’écrivait Victor Hugo.

C’est ce paroxysme de l’action qui retient l’attention : pourquoi ce phénomène humain séduit-il encore notre imagination ?

La piste des traits distinctifs

D’une certaine façon, c’est Jean-Marc Léger, dans son ouvrage Le Code Québec (Éditions de l’Homme, 2016-2021), qui nous met sur une piste. M. Léger y analyse « les sept différences qui [selon ses termes] feraient de nous un peuple unique au monde ». Cet exercice d’analyse psychosociale révèle quatre traits distinctifs positifs : heureux, fiers, consensuels, créatifs, et trois autres traits plutôt négatifs, à savoir se percevoir comme des « victimes », demeurer plutôt « indécis » et avoir un caractère « villageois ». Tous ces traits se retrouveraient à divers degrés chez les Québécois, tout en étant interdépendants et liés les uns aux autres.

Cette analyse de M. Léger explique d’une certaine manière ce qui amène les Québécois à choisir et à entretenir certains mythes qui nous renseignent sur ce qu’ils sont et pourquoi Napoléon reste présent dans leur imaginaire.

D’abord, les Québécois forment une société qui s’enflamme rapidement pour ses leaders politiques, qu’elle a tendance à porter aux nues. « La société québécoise bat au même rythme et partage les mêmes idées. » Le premier ministre Legault aime le répéter pour nous vendre ses politiques. L’esprit critique y est moins développé parce que les Québécois se rassurent eux-mêmes quand tout le monde réagit en masse devant un même événement ou une même épreuve. Les Québécois « accordent massivement leur faveur à un leader politique qu’ils prennent en affection », à qui ils préfèrent s’en remettre.

Se percevant historiquement comme des victimes, ils sont ébahis devant un chef qui, lui, se tient debout et ne fait pas de quartiers à ses ennemis. Par une sorte de phénomène compensatoire, les Québécois admirent les chefs forts qui les rassurent en les gardant sous leur houlette. Le choix des héros qu’ils vénèrent, comme René Lévesque en politique, Maurice Richard dans le sport et Céline Dion sur la scène, témoignent de ce sentiment d’entêtement, voire de revanche, qui apaise l’esprit et adoucit les frustrations.

Quant au trait de caractère qui veut que « la société québécoise entretienne un esprit de clocher », il n’y a rien de plus opposé à cet instinct grégaire qu’un personnage comme Napoléon qui a conquis l’Europe, imposé sa loi partout et occupé tous les trônes de ces anciens royaumes.

Surtout, il a réussi à faire reconnaître son génie personnel à l’échelle du monde, à qui il cherchait à imposer une destinée commune, à savoir la sienne. On est là bien haut au-dessus du clocher ! Et on respire le large…

Ce lien imaginaire avec la France glorieuse flatte l’amour-propre des Québécois. Vous vous souvenez de cette répartie d’Olivier Guimond dans la publicité d’une bière qu’on a tous bue : « Lui, y connaît ça… »

Les mythes sont des révélateurs des sociétés : toutes en entretiennent, à la fois pour situer leur continuité dans la trame de l’histoire et du temps et pour se conforter dans ce qui fait leur originalité et leur raison de durer.

Napoléon se greffe à ce qui nous mobilise inconsciemment parce qu’il nous soutient, compense nos faiblesses de caractère et nous inspire sur le chemin de notre destinée.

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