Un faux pas - Statistique Canada gaie?

Statistique Canada reste très prudente sur les questions gaies, lesbiennes et bisexuelles. Dans sa parution Le Quotidien du 15 juin 2004, cette agence fédérale annonçait ses premières statistiques jamais parues sur les homosexuels et bisexuels du Canada, des statistiques sur la santé. Mais pourquoi commencer par ce sujet? Statistique Canada (StatCan) a aussi tenté de mesurer le nombre de couples de même sexe au cours du recensement de 2001 mais les résultats n'ont pas encore circulé.

En présentant ces estimations de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, l'agence indiquait que cette enquête n'avait pas été conçue à ces fins. Laissait-elle planer un doute ou une excuse possible si elle s'était trompée? D'après l'agence, 2,3 % des Québécois seraient gais, lesbiennes ou bisexuels (GLB) tandis que 1,5 % des Ontariens et Ontariennes seraient GLB. La différence est importante: le Québec serait encore une fois distinct (c'est une façon de parler). J'ose croire, études à l'appui, que c'est la marque d'une société plus ouverte, une fleur arc-en-ciel pour le Québec.

Par contre, de nombreux gais, lesbiennes et bisexuels «locaux» sont attirés annuellement pas les fêtes de la fierté, dont celles de Toronto et de Montréal. C'est un exemple de manifestation de leur présence parmi bien d'autres. Le jour de la parade du 1er août à Montréal, l'évidence s'affichera dans la rue et elle ne sera pas constituée que de touristes. StatCan semble donc sous-évaluer le nombre de GLB, car il existe une disparité entre les estimations sur la population et la participation impressionnante aux événements. Les célébrations de la fierté de Montréal seraient peut-être l'occasion pour l'agence de valider ses résultats par divers outils.

Secret

Il faut comprendre que des gais, lesbiennes et bisexuels interviewés ont caché leur orientation aux enquêteurs de Statistique Canada. Pourquoi ce secret, cette crainte? Le sujet de l'enquête peut y être pour quelque chose. La question sur l'orientation sexuelle vient à la page 240 d'un questionnaire de 267 pages examinant les problèmes d'estime de soi, de troubles mentaux, de consommation d'alcool, de maladies transmises sexuellement, de partenaires sexuels multiples, de contraception, etc. Autant dire aux gais, lesbiennes et bisexuels que ce qui intéresse StatCan, c'est de savoir s'ils sont malades. C'est là un faux pas.

D'où vient ce faux pas? Les gais, lesbiennes et bisexuels ont longtemps entendu dire par des psychologues, des sexologues ou des médecins, quand ce n'est pas par les membres de leur famille ,qu'ils avaient une maladie, qu'ils devraient se faire guérir, etc. Heureusement, ce n'est plus considéré comme un problème psychologique depuis 1973 dans la longue liste américaine des problèmes psychologiques et mentaux (le DSM-IV).

Les GLB savent que l'homophobie était institutionnalisée tout au long du

XXe siècle et que StatCan est une institution. Puisque StatCan n'a pas encore la réputation d'être «très gaie», des répondants et répondantes se sont sans doute dit après ces longues questions: «Assez, c'est assez..., ils vivront sans ma réponse à cette question.» D'où, sans doute, une bonne part des sous-estimations ressenties.

Autres questions

Statistique Canada a quand même eu la décence de rester timide en n'annonçant que des sujets précieusement choisis: stress, besoins de santé non satisfaits et activité physique seraient plus élevés pour les GLB que pour la population dite hétérosexuelle (ils ont oublié les transsexuels et travestis dans tout ça, mais passons).

C'est gentil, ces sujets, mais qu'est-ce que ça explique? L'état de santé des hétérosexuels vivant calmement au foyer serait-il pire et plus négligé que celui des GLB? Les significations restent un peu vagues et sujettes à des interprétations variées.

Tant qu'à reconnaître la présence des GLB, il serait bon d'aller jusqu'au bout et de connaître les gais et lesbiennes pour ce qu'ils font, ce qu'ils sont et leur apport à la société: ils et elles sont plus qu'une classe sexuelle, ils et elles vivent bien plus que des questionnements de santé.

Au travail, sont-ils plus enclins que leurs collègues à bûcher des heures supplémentaires pour faire réussir leurs projets? Préfèrent-ils le chômage que de subir les farces homophobes faites autour de la machine à café? Où va leur argent rose qui soutient une part non négligeable de l'économie de Montréal et d'ailleurs? Qui de leur famille et de leurs collègues connaissent le sens de leur vie différente alors qu'ils partagent peu avec eux les problèmes de garderie, de ponts à franchir pour gagner la banlieue, de gazon qui jaunit et de soccer-piscine-barbecue dominical?

Leur «famille» n'est-elle pas plutôt un réseau solide d'amis irremplaçables quand leur famille d'origine est «trop occupée» pour partager leur quotidien? Quelle est la portée de leur solitude? Quelle est leur implication dans les diverses communautés? Comment vivent-ils et quelles sont les implications d'avoir quotidiennement à se protéger du VIH et à faire respecter leur différence par leur milieu ?

Dénombrer les gais, lesbiennes et bisexuels seulement à propos de la santé reste limité et orienté sur l'idée de «maladie». Le sujet devrait s'étendre à l'ensemble des aspects de la vie intime, sociale et économique sur lesquels StatCan collecte ses statistiques. [...] En étayant un portrait plus global des GLB, StatCan pourrait trouver une vraie fierté à témoigner plus largement de leur apport et de leur vie. Ce jour arrivant, cette agence sera un peu plus proche des gais, lesbiennes et bisexuels. Ceux-ci lui déclareront plus aisément leur orientation et leur confiance. Nous aurons alors droit à un nouveau regard de cette Statistique Canada «gaie»!

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