Deux cours d’histoire, ce n’est pas un luxe

«La devise du Québec proclame
Photo: Cecilia Fabiano Associated Press «La devise du Québec proclame "Je me souviens", mais dans les faits, la province peine systématiquement à offrir une culture historique de qualité aux élèves et aux étudiants», note l'auteur.

Lettre à la ministre de l’Enseignement supérieur

Comme vous le savez, depuis plus d’un an un âpre débat portant sur la refonte du cours d’histoire obligatoire du programme de sciences humaines au cégep agite la communauté historienne québécoise. La principale pomme de discorde : l’abandon de l’enseignement de l’Antiquité et du Moyen Âge.

Les partisans de cette réforme avancent essentiellement deux arguments. D’une part, l’ancien cours titré « Histoire de la civilisation occidentale » devait, de façon irréaliste, couvrir plus de 2500 ans d’histoire en moins de 45 heures. En résultaient des séances trop chargées et des thèmes abordés tellement rapidement qu’il devenait difficile de réellement atteindre les objectifs du cours. D’autre part, on souligne avec raison que le cours était trop axé sur l’Occident et n’offrait pas suffisamment de place à l’histoire globale et comparative. Il y a des années que le corps enseignant relevait ces problèmes et priait le gouvernement de modifier ce cours trop chargé et fort daté au regard de la recherche actuelle. La solution trouvée : mettre fin à l’enseignement de périodes historiques jugées secondaires et moins contributives à l’atteinte des objectifs du programme de sciences humaines.

Aussi légitimes soient-ils, les arguments mentionnés ne justifient cependant pas une telle ablation qui relève, comme cela a été relevé par plusieurs intervenants, d’un nivellement par le bas présentiste et utilitaire exprimant un mépris et une méconnaissance des recherches actuelles en histoire précontemporaine. Mais alors, comment régler ce débat insoluble ? Comment enseigner tant de choses en si peu de temps ? Si l’on consulte les enseignants, on constate cependant qu’une solution existe déjà : la séparation du cours en deux.

La devise du Québec proclame « Je me souviens », mais dans les faits, la province peine systématiquement à offrir une culture historique de qualité aux élèves et aux étudiants. Il n’apparaît cependant absolument pas extravagant de demander que des étudiants en sciences humaines suivent au moins deux cours d’histoire dans le cadre de leur cursus : le premier couvrant les périodes allant de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle et le second couvrant les XIXe, XXe et XXIe siècles dans une perspective d’histoire globale. Cette solution permettrait à la fois de couvrir plus en profondeur et de façon plus analytique l’ensemble du contenu, de diversifier les activités didactiques, de faire davantage appel aux recherches actuelles, mais aussi d’élargir les horizons des étudiants en adoptant une posture moins eurocentrée. De façon globale, les objectifs du programme de sciences humaines ne s’en trouveraient que mieux respectés.

J’en appelle donc à mettre fin aux querelles entre collègues et à collectivement soutenir cette avenue à la fois positive, réaliste, inclusive et facile à concrétiser. Par le fait même, je vous appelle, Madame la Ministre, à faire preuve d’audace et à intervenir dans ce dossier afin de mettre en œuvre ce projet qui n’offre, en fin de compte, que des avantages. Je crois sincèrement non seulement que les étudiants pourront ainsi développer une plus grande culture historique, mais aussi que l’ensemble de la population québécoise en bénéficiera en fin de compte.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 mai 2021 08 h 43

    De la part d'un type des sciences dures

    Il me semble évident que pour les étudiants en sciences humaines, deux ou même trois ou quatre cours d'histoire de l'humanité depuis 4000 ans, des Égyptiens et des Chinois en passant par les Grecs et les Mayas jusqu'à l'émergence de l'Amérique ne me semblent absolument pas de trop. Même des étudiants en science et technologie j'exigerais au mois un cours de survol rapide de l'Histoire (plus utile que les cours de philo vaseux) -- tout comme j'exigerais un minimum de connaissances en physique, chimie et biologie des gens de sciences humaines.

    • François Rivet - Abonné 3 mai 2021 14 h 05

      Je suis d'accord avec certaines parties de votre commentaire. Je ne trouve pas les cours de philosophie vaseux, le cours de philosophie politique que j'ai suivi à l'Université m'a été fichtrement utile lors de mes études de maîtrise (en histoire). Je pense qu'une meilleure connaissance des sciences et des maths (notamment l'interprétation des statistiques, des probabilités et de ce qui a trait à la finance) contribuerait certainement à élever le niveau de culture scientifique au sein de la population et à éviter des dérapages comme ceux des anti-vaccins et des complotiste actuellement. Par contre, tout le monde est sensé avoir suivi un cours de Science-physique en secondaire 4 et des cours de maths également (et les étudiants de sciences-humaines doivent suivre un cours de méthode quantitative). C'est plus en ce qui a trait au maintient des connaissances acquises que semble se trouver le problème. Mais effectivement, je pense que je serais bien d'accord avec l'ajout d'un cours obligatoire de "culture scientifique" pour tous au Cégep, en sachant par contre qu'en un seul cours, on arrivera au même problème que celui auquel fait face le cours d'histoire de la civilisation occidentale, c'est-à-dire devoir aborder beaucoup trop d'enjeux pour être livré correctement en une session. Finalement, oui à deux cours d'histoire obligatoire, mais je suis pas mal certain que les profs d'économie, socio, sciences-politiques et autre diraient aussi que ça prendrait deux cours d'introduction de leur discipline pour bien couvrir tous les concepts.

  • Hélène Paulette - Abonnée 3 mai 2021 11 h 12

    La solution?

    Qu'on commence par le début et l'enseigner dès le primaire... Tout comme la philo d'ailleurs!

  • Christian Roy - Abonné 3 mai 2021 13 h 30

    Et les questions qui restent...

    En ajoutant un cours obligatoire, quel sera celui qui écopera selon les mêmes critères que ceux évoqués ci-dessous ?

    Faire partie des matières "jugées secondaires et moins contributives à l’atteinte des objectifs du programme de sciences humaines."

    À moins d'agrandir le cadre global de la formation, le cannibalisme entre matières ira dans quel sens ?