N’affaiblissons pas la prévention

«La maltraitance est le symptôme extrême de notre inhabileté collective à répondre aux besoins de milliers d’enfants et de familles du Québec», souligne l'autrice.<br />
 
Photo: Getty Images «La maltraitance est le symptôme extrême de notre inhabileté collective à répondre aux besoins de milliers d’enfants et de familles du Québec», souligne l'autrice.
 

Nous souhaitons ajouter notre voix au débat entourant le transfert des services de prévention en petite enfance et de protection de la jeunesse sous une seule et même autorité, soit la nouvelle Direction du développement et du bien-être des enfants.

La protection de la jeunesse a pour mandat de protéger les enfants dont la sécurité ou le développement est compromis, ou à haut risque de l’être. Elle fait face à des situations extrêmement complexes qui nécessitent un travail intense et soutenu, notamment l’évaluation des signalements, les interventions spécialisées auprès des familles, la prise de décision entourant le retrait des enfants de leur milieu familial, le placement en famille d’accueil et la participation aux tribunaux.

La protection agit dans un contexte d’urgence, où des délais peuvent devenir synonymes de conséquence majeure pour l’enfant, voire de tragédie comme celles qui ont secoué le Québec au cours des dernières années. En centralisant les services de prévention et de protection en petite enfance, on peut facilement imaginer que l’urgence de protéger des enfants dans l’immédiat passera avant les actions de prévention.

Pourtant, il y a aussi urgence d’agir en prévention. La prévention en petite enfance vise justement à diminuer le nombre d’enfants dont la situation nécessite une prise en charge en protection de la jeunesse. Rappelons que la maltraitance n’a pas de cause unique, elle résulte d’un cumul de facteurs de risque personnels, familiaux et environnementaux sur lesquels des actions préventives peuvent agir pour en limiter les répercussions. Cela pris en compte, la maltraitance est le symptôme extrême de notre inhabileté collective à répondre aux besoins de milliers d’enfants et de familles du Québec. Négliger la prévention au profit de la protection nous condamne à traiter les symptômes d’un mal sans en changer les causes.

Des ambitions plus grandes

La visée des services préventifs en petite enfance doit toutefois avoir des ambitions beaucoup plus grandes que de simplement diminuer le nombre d’enfants qui se retrouvent sous la responsabilité de la protection de la jeunesse. La prévention doit permettre à l’ensemble des tout-petits de développer leur plein potentiel, d’être heureux et en santé.

Pour ce faire, les services préventifs doivent mettre en place un filet social, une ligne de défense apte à éviter à toutes les familles d’être confrontées à des situations qui sont néfastes au développement et au bien-être des enfants. Cette visée préventive nécessite une expertise particulière, davantage détenue par des acteurs de santé publique, ainsi que le déploiement de services précoces, intersectoriels et de proximité. Les services préventifs, à offrir selon les besoins des familles, doivent agir sur un ensemble de déterminants qui relèvent de différents secteurs d’activité de la société, dont la santé, l’éducation, la famille, le travail et l’immigration.

Les actions préventives doivent notamment viser à réduire significativement le taux de pauvreté, à améliorer les conditions de logement des familles, à offrir du soutien à tous les parents dans leur transition à la parentalité, à offrir aux enfants des expériences riches et variées d’apprentissage et de développement dans différents environnements (famille, garderie, école, organisme communautaire, bibliothèque) et à favoriser leur accès à un milieu de garde de qualité.

Une multitude d’acteurs et de milieux issus de secteurs d’activité variés doivent agir de concert autour de ces questions : intervenants en CLSC, enseignants, éducateurs en garderie, organismes communautaires, municipalités, etc. Ce travail intersectoriel est déjà bien en place au sein des communautés, fondé sur des données probantes, et ne demande qu’à être mieux financé.

En regroupant protection et prévention, nous nous imposons à la fois un difficile exercice de priorisation et une mise en œuvre d’interventions pour lesquelles les voies d’action et les expertises sont foncièrement distinctes.

* Lettre appuyée par les membres de la Chaire de recherche du Canada Approches communautaires et inégalités de santé (CACIS), qui a pour mission d’éclairer et d’accompagner les pratiques en faveur de l’équité en santé.