Intimidation envers les chercheurs

«L’enjeu de l’hostilité sur les médias sociaux ne se limite pas à celles et ceux qui œuvrent dans le milieu médiatique, culturel et politique», explique l'auteur.
Photo: Marco Piunti Getty Images «L’enjeu de l’hostilité sur les médias sociaux ne se limite pas à celles et ceux qui œuvrent dans le milieu médiatique, culturel et politique», explique l'auteur.

Au cours des derniers mois, plusieurs personnalités ont levé le voile sur les insultes et les commentaires déshonorants, voire les menaces dont elles ont fait l’objet. Toutefois, l’enjeu de l’hostilité sur les médias sociaux ne se limite pas à celles et ceux qui œuvrent dans le milieu médiatique, culturel et politique. Parce qu’ils déboulonnent des idées reçues, parce qu’ils diffusent des connaissances scientifiques, des chercheurs font l’objet de tentatives d’intimidation. Bien que le phénomène ne soit pas nouveau, et que certains aient rapporté leur expérience publiquement, l’intimidation envers les chercheurs semble plutôt méconnue, y compris par les principaux intéressés, jusqu’à ce qu’ils soient ciblés par des intimidateurs. Je l’ai moi-même découvert de cette façon.

Séduit par la pseudoscience

En 2015, je terminais ma maîtrise en droit. Mon mémoire portait sur l’incidence de la communication non verbale lors de procès. En effet, lorsqu’ils évaluent les propos des témoins, les juges peuvent être influencés par des idées reçues. Par exemple, la nervosité et l’hésitation sont parfois associées au mensonge, alors qu’en réalité, tant les témoins qui mentent que ceux qui disent la vérité peuvent être nerveux et hésitants. Puisque l’issue de nombreux procès dépend de la crédibilité des témoins, l’enjeu n’est pas anodin. Dans mon mémoire, en plus des idées reçues, j’abordais l’enjeu des formations sur le « décodage » du comportement non verbal qui, depuis quelques années, gagnaient en popularité auprès des professionnels de la justice. Par exemple, dans l’une d’elles, le fait de parler du passé en regardant à droite, de serrer ses lèvres, de se gratter le cou, et de tenir sa main droite avec sa main gauche était associé au mensonge.

Toutefois, la recherche montrait clairement, depuis plus de dix ans, que de telles interprétations, en plus de n’avoir aucun fondement, étaient dangereuses. Néanmoins, d’importantes organisations ouvraient leurs portes à des formations sur le « décodage » du comportement non verbal. Moi-même, avant ma maîtrise en droit, alors que j’avais un faible niveau de littératie scientifique, j’ai assisté à plusieurs de ces formations, payé des milliers de dollars, et obtenu des « diplômes », pour ensuite me rendre compte, progressivement, que j’avais été séduit par de la pseudoscience, comme l’avaient été des policiers, des avocats, et des juges du Québec.

Le prix à payer

Tout au long de ma maîtrise en droit, notamment parce que les formations sur le « décodage » du comportement non verbal avaient de nombreux partisans et représentaient une véritable industrie, je suis demeuré plutôt silencieux. Je craignais les représailles. Toutefois, alors que je terminais mon mémoire, lors d’une première entrevue pour un quotidien francophone, j’ai critiqué ces formations. Puisque mes propos étaient basés sur les arguments de mon mémoire, je croyais que les répliques à venir allaient, à tout le moins, répondre aux arguments de mon mémoire et, par conséquent, être appuyées de données probantes. J’avais tort.

Dès la publication de la première entrevue, plutôt que de répondre aux arguments de mon mémoire, un nombre très restreint, mais très bruyant, de partisans de ces formations a tenté, parfois avec une ferveur digne d’un culte, de me discréditer, entre autres sur les médias sociaux. Jusqu’à ce que je quitte Twitter, Facebook et YouTube, parfois même après, des insultes et des commentaires désagréables à mon endroit ont été publiés. Mais les tentatives d’intimidation ont dépassé le cyberespace. Par exemple, un collègue qui, comme moi, avait pris position, a fait l’objet de propos menaçants de vive voix, et une lettre pour nous discréditer a été envoyée à un centre de recherche où nous avions un projet commun, ainsi qu’à l’université où j’étudiais. Les tentatives d’intimidation continuent aujourd’hui, six ans plus tard.

L’institution doit aussi s’engager

Lorsque des connaissances scientifiques sont diffusées, le grand public peut prendre position sur différents enjeux, en toute connaissance de cause, plutôt que de se fier à l’autorité d’individus qui n’ont d’expert que le nom d’expert qu’ils se sont octroyé. Toutefois, lorsqu’ils s’expriment publiquement et s’exposent à l’hostilité, les chercheurs, tout comme les vulgarisateurs scientifiques, doit-on le rappeler, peuvent mettre en péril leur santé mentale, physique et sociale. L’expérience que j’ai vécue n’est pas unique. Mais il y a pire encore. Menaces de mort, divulgation de coordonnées personnelles (« doxxing »), colis suspects, mises en demeure, procédures judiciaires, appels anonymes, messages vulgaires et agressifs, insultes xénophobes et misogynes, et harcèlement à leur endroit et à l’endroit de leur famille, voilà ce à quoi d’autres ont été confrontés.

La ministre de l’Enseignement supérieur a récemment mis sur pied un comité d’experts sur la reconnaissance de la liberté universitaire. Voilà une précieuse occasion pour réfléchir à la protection des chercheurs par leur institution d’attache face aux assauts d’individus et d’organisations qui rejettent l’état de la science ; parce que les promesses lors d’entrevues télévisées et les louanges lors de remises de prix sont insuffisantes pour protéger la santé mentale, physique et sociale des chercheurs qui, pour le bien-être collectif, s’expriment publiquement.

Version initiale publiée dans le Magazine de l’Acfas. Présente adaptation réalisée par l’auteur.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 avril 2021 02 h 29

    “L'insulte est souvent l'argument final de celui qui ne trouve plus rien à dire.”

    Il faudrait que nos gouvernements règlementent les réseaux sociaux pour que les participants arrêtent leur intimidation et leurs insultes. Il faudrait instaurer une déontologie pour les usagers qu'il faut respecter, si l'on veut participer dans les débats sur les réseaux sociaux.
    C'est le rôle de nos gouvernements de règlementer le comportement délétère de ceux et celles qui ne savent pas comment discuter et débattre sans mépriser les autres. Lancer des insultes en guise d'argumentation est inacceptable.

  • Alexis Rouleau - Inscrit 30 avril 2021 04 h 09

    Merci!!!

    Les victimisations vécues par les chercheurs, dans le cadre et à l'extérieur de nos recherches, constituent d'importants enjeux méconnus.

  • Hermel Cyr - Abonné 30 avril 2021 10 h 29

    Aboyer est plus facile de réfléchir

    M. Denault montre bien comment les pseudosciences sont toxiques pour le débat public … jusque dans l’enceinte de l’enseignement supérieur.

    En fait les pseudosciences ont l’avantage d’avoir leur entrée partout car elles n’ont pas à s’embarrasser d’exigeants outils critiques. Elles n’ont qu’à s’appuyer sur les préjugés de la grande rumeur médiatique et sur une psychologie à cinq sous fort présente dans tous les médias, et qu’on retrouve ici même dans certaines chroniques.

    La meute qui aboie avec le plus de véhémence est aussi la plus démunie en arguments. Quand on ne peut opposer une raison, on oppose une condamnation. Faire la morale est tellement plus simple que de faire une démonstration.

  • Normand Painchaud - Abonné 30 avril 2021 10 h 50

    Revanche des pseudo sciences.

    Je suis un enseignant de physique à la retraite. N'ayant pas perdu le feu sacré et ayant commencé à intervenir sur Facebook, pandémie oblige, souvent pour éclaircir des points de physique de base, je me suis vite retrouvé au centre de polémiques plutôt violentes sur les univers parallèles, la mécanique quantique et la terre plate.Plusieurs observations se dégagent de ces échanges. La foi aveugle, imperméable à l'argumentation et aux faits, de mes opposants, leur prosélitisme agressif et revanchard, leur ignorance des fondements des disciplines de base et des théories invoquées ainsi que de leur limites et parfois leurs aspects spéculatifs. L'intolerance à la réfutation des arguments des tenants de ces élucubrations mène rapidement à la dégradation du débat et aux insultes.Les réseaux sociaux mettent en présence des interlocuteurs improbables dont on n'entendrait pas parler en leur absence. L'arène devient universelle et tout est soumis à la vindicte populaire. Les foules d'autrefois qui applaudissaient lors des exécutions publiques se retrouvent dans cette nouvelle place publique où le service d'ordre n'existe pas (encore?).

    • Michel Petiteau - Abonné 30 avril 2021 15 h 47

      Quelques observations:

      1- J'ai aussi, brièvement, enseigné la physique en Secondaire V. Le cours ne couvrait qu'une faible portion de la physique, vieille d'un siècle.

      2- J'ai étudié, à l'université, certains aspects de la mécanique quantique. Je ne place pas cette discipline au même niveau que la théorie de la Terre plate. Mais j'admets que son étude pouvait être "plate", quand le prof recopiait au tableau des phrases qu'il lisait, sans les comprendre, dans un manuel.

      3- J'ai étudié l'équation de Schrödinger. Que m'en reste-t-il? Rien. Mais du bonhomme Schrödinger, il me reste de précieuses réflexions sur la vie. Et son chat aussi.

      4- Les faits. Il existe - c'est pour moi un fait - une grande variété de faits. Voir par exemple https://www.cnrtl.fr/proxemie/fait. Pareille galaxie n'était pas encore née à l'avènement d'Internet. La chute des pommes est un fait, une chute de reins en est un autre.

      5- Les pseudosciences: nombre d'entre elles ont tenu la route pendant des siècles, voire des millénaires. Et ceux qui les ont révélées pour ce qu'elles étaient ont payé cher leurs tentatives de les discréditer. Exemples: Galilée, Képler, Boucher de Perthes, Semmelweis, Pasteur, Wegener et tant d'autres.

      6- À propos des piles: les manuels attribuent leur invention à Volta. Mais très longtemps avant Volta existait une pile, connue sous le nom de pile de Bagdad (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pile_%C3%A9lectrique_de_Bagdad). Je l'ai reconstituée et j'ai fait plusieurs fois, en classe, la preuve qu'elle fonctionne.

      7- Mais je compatis avec vous, M. Painchaud. Facebook est une arène où tous les coups sont possibles, à défaut d'être tous permis. La seule façon de m'en protéger, c'est de ne pas m'y afficher. Sur un ring de boxe un pugiliste fait face à un adversaire. Sur Facebook il y en a des hordes, qui ne se révèlent qu'à l'usage. Hordes comme celles, j'ai appris ça à l'école, D'Attila le Hun. Attila qui n'était, au demeurant, pas plus barbare que ses ennemis.

  • Christian Roy - Abonné 30 avril 2021 16 h 57

    Condamnables

    "Menaces de mort, divulgation de coordonnées personnelles (« doxxing »), colis suspects, mises en demeure, procédures judiciaires, appels anonymes, messages vulgaires et agressifs, insultes xénophobes et misogynes, et harcèlement à leur endroit et à l’endroit de leur famille" - Vincent Denault

    Merci monsieur de rapporter dans l'ensemble de votre texte cette part d'ombre qui existe en toute société. Il faut du courage pour la dénoncer. Et le bras de la justice pour défendre ce qu'est la civilisation. Et un investissement majeur en Éducation... on n'insistera jamais assez là-dessus.