Refaire le lien de confiance entre majorité et minorités

«Si on en juge par les slogans, les affiches
et les pancartes au moyen desquels
les manifestants exprimaient leur
message, c’est en effet l’anglais qui lui
servait principalement de véhicule», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Si on en juge par les slogans, les affiches et les pancartes au moyen desquels les manifestants exprimaient leur message, c’est en effet l’anglais qui lui servait principalement de véhicule», écrit l'auteur.

On aura sans doute remarqué que les récentes manifestations organisées à Montréal par des membres des minorités pour dénoncer le racisme imputé à la majorité s’expriment, pour unegrande part, en anglais alors mêmequ’elles s’adressent aux francophones. Je crois qu’il faut s’en inquiéter au nom du français, bien sûr, mais beaucoup plus encore à cause du genre de clivage qui se révèle. Ce qui émerge sur le plan de l’image et des perceptions, ce n’est rien de moins qu’une étroite association entre racisme et francophonie.

Si on en juge par les slogans, les affiches et les pancartes au moyen desquels les manifestants exprimaient leur message, c’est en effet l’anglais qui lui servait principalement de véhicule. Le message derrière le message, si l’on peut dire, est assez net. Du reste, il lui arrive de se faire on ne peut plus clair quand la majorité est carrément qualifiée de suprémaciste blanche. On voit quelle langue est du côté de la vertu et laquelle est du côté du vice.

Cette association n’est pas récente, mais elle fait un retour. Nous avons pu l’observer en 2018 à l’occasion de la controverse déclenchée par SLĀV et KANATA. Elle était très visible aussi lors des incidents entourant la culture woke dans quelques universités — des incidents qui, en gros, ont mis au jour une polarisation entre anglophones et francophones au sein des établissements concernés et dans les réactions médiatiques. Elle était manifeste enfin dans la manifestation du 10 avril dernier dirigée contre le Service de police de Montréal (voir La Presse du 11 avril).

On notera que mon commentaire ne porte pas sur le fond de ces protestations. Je ne formule aucun jugement sur les motifs des manifestants et les enjeux immédiats en cause ; je me réfère uniquement à ce qui en ressort concernant le type de fracture qui se creuse au sein de notre société.

Mise à distance

S’ajoutant à ce qui précède, on se rappellera les résultats d’une thèse de doctorat qui vient d’être réalisée par Bénédict Nguiagain à l’Université du Québec à Montréal et dont Le Devoir faisait état le 8 mars dernier. En résumé, de jeunes Québécoises et Québécois issus de la deuxième génération d’immigrants africains, nés au Québec, disent ne pas s’y sentir chez eux. Ces jeunes habitent à Montréal, où ils se disent à l’aise à cause de sa diversité, mais ils affirment ne pas se sentir québécois. Ils s’identifient plutôt au Canada.

L’une des raisons invoquées tient au fait d’observer quotidiennement des signes de leur mise à distance, de leur identification par le truchement de leur différence. Les jeunes interviewés déclarent aussi nourrir peu d’intérêt pour les institutions publiques québécoises, accusant la discrimination dont ils sont souvent victimes. Enfin, le tiers d’entre eux songent à émigrer. Quant aux autres, ils entrevoient une longue lutte pour la défense de leurs droits. Cela fait mal et donne à penser que nous, membres de la majorité, sommes en train de rater l’insertion de jeunes immigrants et d’une bonne partie des minorités.

Du point de vue de l’intégration, de la cohésion de notre société et de la démocratie, et plus spécifiquement du point de vue des relations interculturelles, il y a ici ample matière à réflexion. La plupart des faits qui viennent d’être évoqués sont survenus dans le cadre montréalais, ce qui ajoute aux clivages Montréal-régions déjà existants, associés à la géographie ethnoculturelle et aux allégeances électorales que nous connaissons. Il faut rappeler aussi qu’au cours des quinze dernières années, diverses politiques adoptées ou projetées par nos gouvernants de même que leur inaction dans des occasions cruciales ont préparé le terrain.

Le lien de confiance fait défaut. Ce serait manquer gravement de sagesse que de ne pas anticiper les conséquences qui peuvent en découler à long terme et de repousser encore une fois les mesures qui s’imposent. N’est-il pas temps de prendre enfin au sérieux l’interculturalisme ?

Tout cela n’est pas de bon augure au moment où le gouvernement Legault est à la veille de lancer une grande offensive pour redonner au français la place qui lui revient. On peut entrevoir que la résistance sera ferme et que la thèse du racisme pourrait bien lui servir d’assise. Cette perspective est déplaisante. Le gouvernement n’a cependant pas le choix. Il doit agir quoi qu’il advienne, allant s’il le faut jusqu’au recours à la disposition de dérogation.

On aurait seulement souhaité que la lutte à venir se déroule sur un terrain un peu plus favorable.

34 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 avril 2021 02 h 04

    Il faut être fière de notre héritage des philosophes des Lumières.

    Les Anglais qui nous accusent de racisme ont créé le racisme eux-mêmes. L'on a qu' a constaté comment ils ont saper la dignité des autochtones en leur entreposant dans les réserves et en les arrachant de leurs parents pour les forcer dans les pensionnats dont le but était d'éliminer tous les aspects de la culture autochtone .
    Ils ont du culot de nous accuser de racisme.
    Les Anglais veulent simplement célébrer leur culture qu'ils pensent supérieure à la culture francophone. Ils veulent pratiquer la suprématie de leur langue et de leur culture au dépend de la culture et de la langue française. Il ne faut pas les laisser faire.
    Il faudrait être fière de la langue de Molière et de l'héritage de Voltaire. Les philosophes des Lumières sont nos pères fondateurs : les théoriciens de la démocratie libérale, de la tolérance religieuse et du progrès scientifique.

  • Raynald Rouette - Abonné 30 avril 2021 07 h 44

    Nous ne faisons plus société!


    La Charte canadienne nous a conduit à cette impasse. Elle permet à toute personne ou tout groupe de ne pas s'intégrer à la société d'accueil. Au Québec, la communauté anglophone l'équivalent de l'Irlande du Nord, s'est toujours tenue en marge du Québec francophone.

    Depuis 1982, pour des motifs culturels, ou religieux, avec la permission et le soutien du système judiciaire fédéral, quiconque le souhaite, peu vivre dans la marge au Québec. Aucune obligation ou aucun effort à faire pour s'intégrer...

    À mon avis, la commission Bouchard-Taylor a grandement contribué au développement du phénomène de vivre dans la marge de la société d'accueil.

    • Raynald Rouette - Abonné 30 avril 2021 11 h 31


      J'ajouterais pour appuyer mon point : L'imposition de la Charte canadienne au Québec francophone en 1982 en a été la bougie d'allumage, le référendum truqué de diverses façons par le fédéral en 1995 a marqué l'implosion et la fondation de QS en 2006 et la création de la commission Bouchard Taylor, par la suite, ont été deux faits historiques qui ont accéléré le phénomène.

    • Christian Roy - Abonné 30 avril 2021 17 h 06

      @ M. Rouette,

      J'ai l'impression que vous donnez beaucoup de pouvoir à la Commission Bouchard-Taylor et que le lien de cause à effet entre le référendum "truqué" et la fondation de QS vous reste à prouver...

      En vue que nous puissions éventuellement "faire société", il me semble important que nous démontrions les uns envers les autres plus de rigueur.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 avril 2021 08 h 07

    L’interculturalisme et multiculturalisme, bonnet blanc, blanc bonnet?

    On rejette ceux qui ont construit le pays et qui ont accueilli des gens de partout dans le monde qui avaient soif d’une vie meilleure accouplée avec des libertés qu’ils n’ont jamais connu. Oui, le message est assez net avec le rejet de nos valeurs, de nos institutions et de notre façon de vivre aussi. En passant, la polarisation entre francophone et anglophone existera toujours dans ce pays qui n’est pas encore né. Il ne faut pas se le cacher, toute cette mouvance « wokienne » au Québec est pour usurper le peuple d’origine et le remplacer par d’autres.

    Bon, on nous cite les manifestations contre le Service de police de Montréal, mais disons que ces derniers l’ont cherché avec leur corruption, leur incompétence et leur racisme inavoué. Nul besoin d’être un immigrant racisé pour comprendre. La police n’est qu’un mal nécessaire en démocratie, ni plus, ni moins.

    Ceci dit, si de jeunes Québécoises et Québécois issus de la deuxième génération d’immigrants africains, nés au Québec, disent ne pas s’y sentir chez eux, eh bien, dans la vie, on fait sa place et ensuite on pose des questions. S’ils ne conjuguent pas aux idéaux de la nation québécoise, on peut douter très fort qu’ils trouveront meilleur ailleurs. Si tel est le cas, on leur souhaite bonne chance.

    On se demande si on rate l’intégration des immigrants alors que personne n’a jamais demandé cette arrivée massive de gens aux idéologies et valeurs qui sont incompatibles avec notre société. Il faudra un jour nous expliquer quel est l’apport de l’immigration dans un pays déjà construit si on occulte cette fameuse diversité qui semble être le nœud du problème. Il faudra nous expliquer quels sont les avantages puisque l’immigration ne nous rajeunit pas, ne créée pas de richesse, ne créée pas d’emploi, mais impose un fardeau ardu sur le filet social, sur les écosystèmes marins et terrestres et sur la biodiversité en plus de coûter très cher. SVP, ne pas invoquer le mythe de la pénurie de travailleurs.

  • Pierre Jasmin - Abonné 30 avril 2021 08 h 08

    Le problème anglophone serait de penser favoriser leur consensus canadian en censurant les opinions qui ne leur plaisent pas

    Et cela va même pour des publications "de gauche" comme Rabble.ca ou Ricochet. À propos de ce dernier, il y aura un an en juin que j'ai écrit une longue opinion pour déplorer les déformations quasi-racistes contenues dans une opinion du coordinateur de la campagne Non à la loi 21, Ehab Lotayev, aussi membre des gouverneurs de l'Université McGill. Je ne contestais nullement son droit d'avoir une opinion autre, mais je relevais des points où sa démonisation de la loi 21 très répandue dans la presse anglophone dérapait vers des fake facts. J'ai fait parvenir ce texte et à Ricochet, et à Rabble.ca, et au journal des étudiants de McGill, de même qu'à sa contrepartie francophone, le Délit (appelé ainsi en dérision du McGill daily). Personne ne m'a même répondu, sauf récemment à une 2e tentative de ma part en 2021 où j'ai reçu une réponse mielleuse de M. Lotayev sur le fait qu'il m'aimait bien (contrairement aux autres frogs, parce que j'étais gradué de McGill? À qui j'ai d'ailleurs aussi écrit, sans recevoir de réponse ni d'accusé de réception, une critique d'une cérémonie insignifiante et biaisée organisée en mémoire des graduéEs de 1970). Évidemment, ce qui n'aide pas, c'est que mes articles apparaissent quasi hebdomadairement dans l'Aut'Journal et sur le site www.artistespourlapaix.org, sans jamais être commentés par la presse francophone. Merci, M. Bouchard, de vous préoccuper des jeunes anglophones avec qui j'ai souvent manifesté pour la paix malmenée par Trudeau et ses sanctions économiques envers 20 pays dont 9 d'Afrique. Ça, c'est un autre problème plus grave que la perception woke évoquée par des éditorialistes de droite.

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 avril 2021 10 h 40

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, Pierre. La gauche classique universelle a été remplacée par une gauche revancharde et communautariste.
      J'ai envoyé un commentaire très court, d'une phrase, sur l'article de monsieur Ehab Lotayef qui se réjouissait du fait que le Canada a pris la décision de célébrer la journée sombre des tueries de la mosquée du Québec. J'ai dit simplement que ce sera une bonne idée de célébrer aussi la mémoire du massacre du professeur Patty en France et de beaucoup d'autres victimes qui osent militer pour la liberté d'expression. Ils ont simplement effacé mon commentaire et ils n'ont pas répandu à mes questions, non plus. Voilà la nouvelle gauche absolutiste.

    • Christian Roy - Abonné 30 avril 2021 17 h 17

      Mme Alexan et M. Jasmin,

      Vos commentaires illustre bien ce qu'observe M. Bouchard dans son texte clairvoyant.

      "Le lien de confiance fait défaut. Ce serait manquer gravement de sagesse que de ne pas anticiper les conséquences qui peuvent en découler à long terme et de repousser encore une fois les mesures qui s’imposent. N’est-il pas temps de prendre enfin au sérieux l’interculturalisme ?" (G. Bouchard) Et j'ajouterai, suite à vos commentaires, notre relation à la minorité anglophone qui est là pour rester, veux veux pas.

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 avril 2021 19 h 36

      À monsieur Christian Roy: Il me semble que vous ne voulez pas comprendre.
      Les islamistes veulent commémorer les victimes de la tuerie de la mosquée du Québec. Cela est très bien. Pourquoi ne pas commémorer aussi les centaines de victimes de massacres survenus aux mains des intégristes islamistes partout dans le monde? Deux poids deux mesures?
      L'ouverture et l'inclusion se pratiquent des deux côtés.
      Nous avons déconfessionnalisé nos écoles justement pour accommoder toutes les croyances et toutes les cultures. Le temps est venu pour que les immigrants fassent leur part pour accommoder notre laïcité aussi. N'est-ce pas le bon sens?

  • Hermel Cyr - Abonné 30 avril 2021 08 h 15

    La pédagogie avant la loi

    Les constats de M. Bouchard montrent l’immense défi qui se pose au gouvernement québécois en regard des lois touchant les identités comme celles sur la langue et la laïcité. Dans les deux cas, des précautions (à long terme) doivent être prises qui sont affaire de pédagogie.

    Dans le cas de la langue, les divers gouvernements ont négligé de faire valoir que les lois et règlements linguistiques ne visent pas qu’à protéger le français au Québec (en fait en Amérique) mais à permettre l’intégration dans une société francophone. Que l’exigence du français est une condition à la démocratie avant d’être une question de survivance culturelle. Pour ce qui est de la laïcité, c’est la même chose. Tant le PQ que la CAQ ont échoué à expliquer les enjeux qui la sous-tendent. Ils ont commencé par la législation alors qu’il fallait commencer par l’éducation à la citoyenneté.

    Sachant qu’avant même de mettre les pieds en sol canadien les immigrants ont subi la propagande communautariste canadienne, le Québec doit s'efforcer d'assurer une solide formation à la citoyenneté qui doit montrer que la langue et la laïcité sont des fondements majeurs de la démocratie. Elle doit donc déconstruire le communautarisme, cette forme de tribalisme soft qui conduit à terme au racialisme déjà fortement implanté dans beaucoup d’esprits.

    L’approche interculturelle me semble une voie mitoyenne valable dans le contexte québécois actuel, entre la citoyenneté républicaine à la française (inaccessible à beaucoup) et ce communautarisme tribal qui nie à terme les fondements de toute citoyenneté, donc de toute démocratie. La solution passe par une pédagogie fondée sur des exemples concrets et des enjeux clairement identifiés liés aux fins du vivre-ensemble.

    La meilleure façon de faire dévier les débats de société dans l’ornière moralisatrice est de s’en tenir à des arguments de principe et de négliger les gains de telles politiques pour l’accueil dans une société inclusive et démocratique.