Une meilleure stratégie pour les quartiers les plus touchés par la pandémie

«La protection collective que nous souhaitons tous appelle à une approche fondée sur la concertation et la solidarité», estiment les signataires.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «La protection collective que nous souhaitons tous appelle à une approche fondée sur la concertation et la solidarité», estiment les signataires.

À Montréal, les quartiers qui ont connu les taux les plus élevés de transmission de la COVID-19 ont paradoxalement des taux de vaccination plus faibles que les autres. Nous savons que cela est dû au fait que les personnes vivant dans ces communautés sont confrontées à des conditions précaires qui augmentent leur risque d’infection et compliquent leur accès aux vaccins. Par exemple, un travailleur d’une usine de fabrication qui accomplit de longues heures à proximité d’autres personnes est plus susceptible d’attraper la COVID-19 que quelqu’un qui travaille depuis son domicile. Des travailleurs comme ceux-ci vivent de surcroît fréquemment dans des foyers multigénérationnels avec peu d’espace pour s’isoler, ce qui facilite la propagation du virus. Ils courent donc un risque plus élevé d’être exposés à la COVID-19 non pas à cause d’une quelconque négligence de leur part ou d’un non-respect des consignes sanitaires, mais plutôt en raison des facteurs socioéconomiques qui encadrent leur existence.

Ces mêmes facteurs sociaux rendent l’accès aux vaccins plus difficile. Comment prendre un rendez-vous quand on est confronté à la fracture numérique ou qu’on rencontre des barrières linguistiques ? Comment trouver le temps d’aller se faire vacciner quand on doit travailler de longues heures et voyager en transport en commun pour atteindre un site de vaccination pendant ses rares périodes de congé ?

Pour soutenir l’accès à la vaccination de ces groupes qui vivent dans des conditions précaires et des quartiers densément peuplés, nous savons quelles solutions fonctionnent : des cliniques sans rendez-vous placées sous la direction d’acteurs communautaires locaux qui ont la confiance de ces communautés et connaissent leur vécu et leur quotidien. Les tables de quartier et les organismes communautaires ont d’ailleurs travaillé d’arrache-pied pour mobiliser les communautés pendant la pandémie dès mars 2020. Ils ont distribué de l’aide alimentaire et du matériel pour aider ceux qui ont dû s’isoler après un test positif, transporté des gens vers les centres de dépistage et de vaccination, offert du soutien psychosocial à ceux qui en avaient besoin et mis en place plusieurs autres interventions pour atténuer les effets collatéraux de la pandémie.

Les acteurs communautaires sont des chefs de file évidents de la lutte contre la COVID-19. Ils disposent des connaissances pour déterminer et mettre en œuvre des stratégies spécifiques pour mobiliser les membres de leurs communautés afin que ceux-ci se fassent vacciner. Une approche mur-à-mur est efficace pour vacciner le plus de gens possible en un minimum de temps, mais le sur-mesure s’impose pour atteindre ceux qui sont les plus à risque. Ce sont les acteurs communautaires qui ont l’expertise pour guider une approche ciblée de la vaccination plus adaptée et plus équitable.

Certaines données clés pour guider ce type d’approche ciblée sont déjà disponibles. Elles démontrent que certains quartiers comme Parc-Extension et Duff Court, à Lachine, ont une couverture vaccinale plus faible. Cela étant dit, nous n’avons pas encore accès à des données plus granulaires décrivant la couverture vaccinale par code postal. Accessible dans d’autres territoires, ce type de données aiderait les groupes communautaires à mieux mobiliser la population pour qu’elle se fasse vacciner en sachant à quelles portes frapper pour offrir son soutien.

Succès important

En Ontario, le gouvernement a recensé les codes postaux qui ont les taux les plus élevés de COVID-19 et a décidé d’abaisser, pour ceux qui y vivent, l’âge requis pour recevoir le vaccin dès 18 ans. Ces décisions concernant les catégories d’âge plus jeunes font écho à des essais cliniques sur les 16 ans et plus et aussi à des décisions de vacciner les plus jeunes dans certains pays. Il a également ouvert des cliniques de vaccination éphémères dans ces quartiers, les plaçant sous la direction d’organismes communautaires qui connaissent parfaitement le terrain. Ces cliniques ont eu un succès retentissant. Des milliers de personnes y ont été vaccinées ces derniers jours, attendant patiemment leur tour à l’extérieur, sous la pluie ou la neige. Le succès de ces cliniques de vaccination est le fait de leur implantation au cœur des quartiers touchés et de leur administration par des organismes qui ont toute la confiance de la population locale.

Ici, au Québec, nous avons mis en place de rares cliniques éphémères qui ont elles aussi eu du succès, mais pas à la même échelle que chez notre voisin, car ces initiatives restent l’exception. Sachant que cette approche fonctionne, nous avons maintenant besoin de volonté politique et d’une concertation entre institutions et milieux communautaires pour l’implanter rapidement. Par conséquent, nous demandons au gouvernement de rendre publiques des données plus détaillées sur les quartiers les plus touchés par la pandémie, d’abaisser l’âge d’admissibilité pour les codes postaux les plus exposés et de favoriser une flexibilité et une adaptation aux spécificités populationnelles, par exemple en augmentant les cliniques sans rendez-vous. Il est urgent de donner aux groupes communautaires les moyens de mener ces efforts. Leur contribution au déploiement de cette campagne de vaccination inédite est déjà impressionnante et leur aide est absolument essentielle pour franchir la ligne d’arrivée en protégeant les plus vulnérables avec une approche ancrée dans la connaissance du terrain. La protection collective que nous souhaitons tous appelle à une approche fondée sur la concertation et la solidarité.

* Cette lettre est cosignée par sept autres personnes:

Cécile Rousseau, pédopsychiatre, professeure titulaire à la Division de psychiatrie sociale et culturelle de l’Université McGill et co-responsable du programme CoVivre; 

Jill Hanley, directrice scientifique de l’Institut universitaire SHERPA, professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université McGill et co-fondatrice du Centre des travailleurs.euses immigrant.e.s; 

Laurence Monnais, professeure titulaire au Département d’histoire et directrice du Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal;

Claire Trottier, professeure adjointe au Département de microbiologie et immunologie de l’Université McGill et directrice de la Fondation familiale Trottier;

Valérie Amiraux, professeure titulaire au Département de sociologie de l’Université de Montréal;

Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes;

Lourdes Rodriguez del Barrio, professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université de Montréal et directrice scientifique du Centre de recherche et de partage des savoirs InterActions; 

Dr David-Martin Milot, président de Médecins du Monde Canada;

Dre Christina Greenaway, professeure associée au département de médecine de l’Université McGill et médecin spécialiste en maladies infectieuses de l’Hôpital général juif.

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