L’égalité entre les femmes et les hommes, l’angle mort du juge Blanchard

«L’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur à protéger autant dans les écoles francophones que dans les établissements anglophones; il s’agit d’une des valeurs fondamentales du Québec», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images / iStockphoto «L’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur à protéger autant dans les écoles francophones que dans les établissements anglophones; il s’agit d’une des valeurs fondamentales du Québec», écrit l'autrice.

Dans son jugement sur la validité de la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21), le juge Blanchard écarte du revers de la main les arguments de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec) présentés par Me Christiane Pelchat, ancienne présidente du Conseil du statut de la femme, en ce qui concerne l’importance de la loi pour l’égalité entre les sexes. Il conclut « à la très faible utilité de la preuve de PDF ». Vraiment ?

Pour évacuer ces arguments, il mentionne que « le judaïsme requiert que les hommes juifs orthodoxes ou qui suivent une tradition conservatrice doivent se couvrir la tête pour faire preuve d’humilité envers leur dieu ». Il poursuit en affirmant ceci : « En tout respect, on voit mal comment le port de ces symboles comporterait une signification d’asservissement pour une femme, mais pas pour un homme. » Or, les points soulevés par Me Pelchat concernaient les liens entre la religion et l’égalité entre les femmes et les hommes, et non la relation des croyants avec leur dieu.

Les signes religieux sont, à quelques exceptions près, résolument différenciés pour les femmes et pour les hommes. De plus, chacun d’entre eux véhicule un statut social, des valeurs, des rôles et des responsabilités différents, ce qui exacerbe leur caractère sexiste. Par exemple, lors du procès, des enseignantes ont expliqué qu’elles portaient le voile par pudeur ou par modestie par rapport à leur relation avec les hommes. Selon Le Robert, la pudeur signifie « un sentiment de honte, de gêne qu’une personne éprouve à faire, à envisager des choses de nature sexuelle ; disposition permanente à éprouver un tel sentiment ». Et la modestie signifie « modération, retenue dans l’appréciation de soi-même ». Devant un tel message, comment les petites filles non voilées doivent-elles réagir ? Sont-elles impudiques ? Méritent-elles le respect ? Pourquoi le symbole de pudeur et de modestie est-il réservé aux femmes ?

Tolérance en position de pouvoir

Les témoignages des enseignantes contestant la loi 21 démontrent bien les valeurs sexistes transmises par le voile. Lorsqu’il s’agit d’un choix individuel, il n’y a pas de problème. Il est cependant important d’en tenir compte lorsqu’il est porté par une enseignante, qui constitue un modèle et une figure d’autorité auprès des jeunes. L’école publique a la responsabilité de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes et de contrer les stéréotypes ; tolérer des symboles sexistes arborés par ses employés serait, en ce sens, contradictoire. Qui plus est, cautionner ces signes à l’école publique équivaudrait à valider la discrimination systémique faite aux femmes par les religions.

Mais le juge n’a pas cru bon de considérer ces éléments de preuve.

Me Pelchat lui avait pourtant rappelé, lors de sa plaidoirie, que la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada avait déjà cité, en 1970, les grandes religions monothéistes comme une cause de l’infériorisation des femmes et de leur retard à jouir des avancées juridiques, technologiques, sociales et culturelles de nos sociétés. Quelques années plus tard, c’est le Conseil du statut de la femme qui concluait que le droit des femmes à une égalité réelle posait une limite au droit à la liberté de religion. Le Conseil recommandait d’ailleurs, en 2007 et en 2011, que soit interdit le port de signes religieux pour l’ensemble des membres du personnel de l’État dans le cadre de leur travail. Par la suite, la Cour suprême du Canada allait dans le même sens en statuant que la liberté de religion peut être restreinte lorsque les pratiques religieuses d’une personne causent préjudice aux droits d’autrui.

Rien n’y fait, le juge Blanchard ne retient pas ces éléments. Le droit des femmes à l’égalité constitue assurément l’un des angles morts du jugement sur la validité de la Loi sur la laïcité de l’État. L’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur à protéger autant dans les écoles francophones que dans les établissements anglophones ; il s’agit d’une des valeurs fondamentales du Québec.

16 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 24 avril 2021 03 h 32

    La pudeur et la modestie: valeurs essentiellement féminines??

    Décidément, il n'y a pas et il n'y aura jamais de place pour l'égalité entre les femmes et les hommes au sein de la religion. Comment contrer les stéréotypes si les symboles sexistes sont tolérés? L'hypocrisie serait-elle une valeur masculine??

  • Andréa Richard - Abonné 24 avril 2021 07 h 17

    Un texte aussi logique ne peut être contesté.

    Cet article remarquable de justesse, de par des exemples concrets et logiques ne peut être contesté. Marie-Claude nous apporte -du concret-, des faits. En application de par la loi 21, c'est la sagesse qui passe en premier, et ceci pour le bien des élèves et l'avenir de la société.
    Andréa Richard, abonnée

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 avril 2021 08 h 36

    Bravo d'avoir écrit ce texte

    Madame Girard écrit :

    « L’école publique a la responsabilité de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes et de contrer les stéréotypes ; tolérer des symboles sexistes arborés par ses employés serait, en ce sens, contradictoire. Qui plus est, cautionner ces signes à l’école publique équivaudrait à valider la discrimination systémique faite aux femmes par les religions. »

    Voilà entre autres pourquoi j'interdirais aussi le port des signes religieux par les élèves.

    • Gilles Théberge - Abonné 24 avril 2021 14 h 14

      Vous avez raison. Si c'esrt impertinent en soi, il n'y a aucune raison de le tolérer chez les élèves.

      Une chose a retenu mon attention dans le texte de madame Girard, c'est le suivant, « Or, les points soulevés par Me Pelchat concernaient les liens entre la religion et l’égalité entre les femmes et les hommes, et non la relation des croyants avec leur dieu ».

      Cela coule de source. C'est comme si le juge n'avait tenu aucun compte de l'argument de madame Pelchat. Il l'a ignoré. On peut croire qu'il n'avait pas de réponse...

      C'est grave ça !

  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 24 avril 2021 08 h 44

    J'adore votre texte Madame Girard! En quelques phrases à peine vous expliquez d'une façon simple la portée de ce jugement sur la condition des femmes. Bravo!

  • Gilbert Troutet - Abonné 24 avril 2021 09 h 37

    Excellente mise au point

    Merci, Madame Girard, pour cette excellente mise au point. Si le juge Blanchard était une femme, peut-on penser que sa décision aurait été différente ? Ce qui me semble aberrant dans sa décision, c'est qu'il invoque l'article 23 de la Charte canadienne pour nous faire avaler un « droit à l'inégalité » : parce qu'on appartient à la « minorité anglophone », on aurait le droit de tolérer l'influence de la religion à l'école. Or on sait que nos religions monothéistes perpétuent l'inégalité de l'homme et de la femme.
    J'ajouterais un détail que nous avons tendance à oublier : le Québec n'a jamais signé au bas de la Charte canadienne des droits et libertés, qui accompagnait la Constitution de 1982.