Libre opinion: Un marché du travail plus fluide pour la main-d'oeuvre hautement qualifiée

De 1990 à 2002, les emplois pour travailleurs hautement qualifiés (THQ), c'est-à-dire ceux exigeant habituellement un diplôme collégial technique ou un diplôme universitaire, ont connu une croissance exceptionnelle puisqu'ils ont constitué 60 % des 450 000 emplois créés au Québec.

Presque deux fois plus rapide que celui de l'ensemble de la main-d'oeuvre, un pareil rythme de croissance explique que les inquiétudes se soient faites particulièrement vives en 2002 quant à d'éventuelles pénuries. Des cas dramatiques d'entreprises étaient rapportés et l'on craignait de plus en plus une généralisation du phénomène. C'est dans ce contexte que le Conseil de la science et de la technologie a entrepris la rédaction d'un avis sur le sujet, qui propose différentes solutions aux acteurs concernés. [...]

Après une analyse minutieuse de toutes les composantes de l'offre potentielle et de la demande réalisée sur le marché du travail, le Conseil en arrive à la conclusion qu'il ne faut pas craindre une pénurie généralisée de THQ à l'échelle du Québec. Plusieurs indices témoignent au contraire d'une certaine insuffisance de la demande pour cette catégorie de travailleurs.
- Depuis 1990, la croissance du nombre de diplômés universitaires au travail a été trois fois plus rapide que celle des emplois requérant normalement leur niveau de compétences.
- En 2001, 27 % des diplômés universitaires ou collégiaux n'occupaient pas un emploi conforme à leur niveau de qualification.
- Les résultats de la relance effectuée au collégial en 2002 auprès des finissants de 2000-2001 révèlent des taux de chômage élevés dans certains secteurs techniques: l'environnement et l'aménagement du territoire (25 %), la foresterie (19 %), le bois (18 %), les mines (20 %).

Bien que le discours ambiant associe étroitement l'économie du savoir aux sciences pures et appliquées, les données de la relance révèlent également que, dans ces domaines, les titulaires d'un diplôme universitaire n'accèdent pas tous facilement au marché du travail. En 2003, le taux de chômage des bacheliers et des maîtres de la cohorte de 2001 en sciences appliquées s'élevait respectivement à 8 % et 10 %. Celui des docteurs en sciences pures et en sciences appliquées issus de la cohorte de 1999 était respectivement de 9,2 % et 8,1 %.
- Le Québec éprouve des difficultés à intégrer rapidement plusieurs immigrants hautement scolarisés.
- Les taux d'activité, notamment chez les jeunes retraités, pourraient augmenter si la demande le justifiait.
- La formation en entreprise, qui devrait constituer une réponse évidente aux problèmes de pénurie de main-d'oeuvre qualifiée, demeure pourtant peu développée au Québec. Pour la dernière année où des données sont disponibles (1997), le Québec accusait à ce chapitre un retard par rapport au reste du Canada, alors que le Canada lui-même traînait de l'arrière par rapport aux autres pays industrialisés.

Difficultés de recrutement

En revanche, le Conseil prend acte du fait que le marché du travail a connu un resserrement notable au cours des sept ou huit dernières années, puisque les taux d'activité et d'emploi globaux ont augmenté et que le taux de chômage général a diminué. Pour plusieurs employeurs, cette situation relativement nouvelle s'est traduite par un accroissement des difficultés de recrutement d'un personnel hautement qualifié, notamment dans de nouveaux secteurs comme les nanotechnologies et la bio-informatique.

Il faut donc parler non pas d'une pénurie globale, mais de déficiences des mécanismes d'ajustement du marché du travail. Les correctifs à apporter viseront surtout à assouplir le fonctionnement du marché, au bénéfice à la fois des employeurs et des travailleurs potentiels, de même qu'à éviter les périodes d'attente de part et d'autre.



Solutions possibles

Le Conseil de la science et de la technologie préconise une stratégie globale reposant sur quatre grandes orientations.

Premièrement, les programmes de formation initiale devront être revus de manière à doter les futurs diplômés d'une solide formation générale et d'une polyvalence qui maximisera la probabilité de décrocher un emploi conforme à leurs compétences.

Le Conseil suggère également d'atteindre d'ici 2010 les cibles fixées par le ministère de l'Éducation du Québec en matière de taux d'obtention d'un diplôme pour les jeunes du secondaire (85 % avant 20 ans), du collégial (60 %) et du baccalauréat (30 %). Le Conseil ajoute de son propre chef la cible de 1,3 % pour les diplômés au doctorat.

Il s'agit de choix de société qui se justifient par l'effet d'entraînement qu'ils exerceront sur la croissance économique et le progrès social au Québec. À ce propos, il faut ajouter qu'il existe une relation très étroite entre le niveau de scolarité général de la population et la croissance économique. C'est pourquoi le pourcentage d'adultes détenteurs d'au moins un diplôme d'études secondaires devra augmenter, car le Québec est loin d'être exemplaire à cet égard.

Des efforts substantiels devront aussi porter sur le déploiement d'un véritable système d'apprentissage tout au long de la vie. L'écart observé en 1997 entre le Québec et les autres provinces et pays était trop large pour qu'il ait été comblé depuis lors, malgré les efforts consentis. Ces efforts devront se poursuivre afin d'améliorer tant la quantité que la diversité et la pertinence des programmes offerts aux employés.

Deuxièmement, le gouvernement aura la responsabilité de diffuser largement une information juste et appropriée sur l'état actuel et prévisible du marché du travail, afin d'aider autant les employeurs que les futurs travailleurs à faire des choix éclairés. On soupçonne que les étudiants réagissent bien aux signaux du marché, mais avec un décalage qui leur nuit. Il faut tenter de raccourcir les délais d'adaptation.

Troisièmement, les organismes de coordination et de concertation actuels, les comités sectoriels de main-d'oeuvre en particulier, sont également conviés à intervenir davantage, car ils sont tout désignés pour assurer des ajustements fins par secteur.

Quatrièmement, il faudra dans certains cas stimuler la création d'emplois, notamment pour les diplômés des études avancées en sciences pures et appliquées. Les politiques québécoises et canadiennes de soutien à l'innovation et à l'économie du savoir seront des instruments à privilégier à

cet égard.

Les membres du Conseil souhaitent que tous les partenaires du marché du travail donnent suite à leurs recommandations, car le marché se resserrera inéluctablement, notamment à cause de l'évolution démographique attendue. Des postes laissés vacants, d'un côté, et des travailleurs incapables de se trouver un emploi conforme à leurs compétences, de l'autre, auraient des répercussions néfastes que le Québec ne peut se permettre de négliger.

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