Le juge Blanchard évite d’aborder les arguments de fond

Une classe de secondaire à l'Académie Marymount de Montréal, en novembre dernier.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Une classe de secondaire à l'Académie Marymount de Montréal, en novembre dernier.

Le Mouvement laïque québécois (MLQ) reçoit avec un certain soulagement le maintien de la Loi sur la laïcité de l’État, mais déplore que ce maintien ne soit fondé que sur les clauses dérogatoires.

Le juge Blanchard a complètement ignoré les témoignages des parents qui sont intervenus devant la cour pour faire valoir que le port de signes religieux par le personnel enseignant viole leur droit à la liberté de conscience, ainsi que celui de leurs enfants. Ce droit est protégé par l’article 41 de la Charte québécoise des droits et libertés comme l’a fait valoir le MLQ, mais le juge Blanchard n’en tient aucunement compte.

Le droit à la liberté de conscience des élèves, c’est la raison d’être même de la loi 21 et c’est la raison du recours aux clauses dérogatoires. En ignorant les bénéfices pour les parents et les élèves d’avoir une école laïque « en fait et en apparence » et en ne discutant que du point de vue des enseignantes qui contestent la loi, la position du juge Blanchard a pour effet de faire de l’école une institution au service des enseignants et non au service des élèves.

Le juge Blanchard considère que le port de signes religieux est un aspect passif, donc non-prosélyte. Pourtant, le témoignage des opposantes fait expressément état de leur volonté d’affirmer et d’afficher leurs croyances religieuses, et même de pratiquer leur religion dans le cadre de leur fonction d’enseignante. La Cour suprême du Canada, dans son arrêt MLQ contre Saguenay, a clairement établi qu’une telle pratique viole la nécessaire neutralité religieuse de l’État. La Cour a même déclaré que cette neutralité religieuse ne commande aucune conciliation avec les autres droits. Mais le juge a ignoré cette affirmation essentielle.

Le cas du réseau anglophone

Le MLQ déplore également que la loi ne s’applique pas au réseau scolaire anglophone. Pour arriver à cette décision, le juge Blanchard a considéré que les religions des anglophones étaient protégées par leurs droits linguistiques constitutionnels, ce qui est totalement aberrant. La laïcité doit s’appliquer à tous, quelle que soit la langue d’enseignement ou d’usage. Cela a pour effet de permettre que des enseignantes puissent enseigner dans les écoles anglophones même vêtues d’un niqab.

Ce jugement écarte donc l’argumentation de fond sur laquelle repose la loi. Ce n’est donc que partie remise, soit au renouvellement de la disposition dérogatoire canadienne dans quatre ans.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 avril 2021 04 h 05

    Le juge Blanchard essaye de justifier l'injustifiable.

    Effectivement. Le juge Blanchard a écarté le jugement de la Cour suprême qui a interdit la prière au conseil municipal de Saguenay. La Cour a conclu que la prière récitée par le conseil municipal est une violation du devoir de neutralité de l’État.
    Les enfants ont le droit d'apprendre à l'école dans une atmosphère libre, neutre et sans endoctrinement. Le port de signes religieux enfreint cette liberté de conscience.
    L'histoire ne sera pas tendre à l'endroit de ce juge qui a mis ses croyances personnelles avant la cohésion sociale et l'intérêt public.

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 avril 2021 06 h 27

    Voilà qui est bien dit :

    « Le juge Blanchard considère que le port de signes religieux est un aspect passif, donc non-prosélyte. Pourtant, le témoignage des opposantes fait expressément état de leur volonté d’affirmer et d’afficher leurs croyances religieuses, et même de pratiquer leur religion dans le cadre de leur fonction d’enseignante. »

    Le prosélytisme « passif », ça demeure du prosélytisme.

    • Christian Roy - Abonné 22 avril 2021 11 h 55

      @ M. Lacoursière,

      À quand l'uniforme pour les enseignants et les enseignants... ? Question de s'assurer de leur neutralité la plus rigoureuse.

      J'exagère... je sais.

  • Cyril Dionne - Abonné 22 avril 2021 07 h 40

    L’école, le multiculturalisme et les religions comme dans le Bon, la Brute et le Truand

    Totalement d’accord avec cette lettre. Ce sont les élèves qui sont la raison d’être de l’école et non pas ceux qui ont le privilège de leur enseigner. Les parents ne veulent pas d’endoctrinement passif ou actif lorsqu’ils confient leurs enfants aux soins de l’école. Ayant été moi-même enseignant, il y a longtemps que j’ai compris qu’enseigner n’était pas un droit, mais bien un privilège. Nous sommes-là pour les élèves et non le contraire.

    Les enfants dans les écoles en sont à former leur esprit et sont très sensibles aux signaux visuels donnés par les enseignant.e.s. Rien n’est passif lorsqu’on porte des symboles ostentatoires sur sa personne qui sont en fait des cartes de visite grand format pour les différentes idéologies politico-religieuses. Rien.

    Le juge Blanchard, afin de se réconcilier avec ses affiliations et convictions politiques, multiculturalistes pour ne pas dire communautaristes, a tenté vainement de réécrire l’article 23 pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas. La religion n’est pas incluse du tout dans cet article. Vraiment pas. On y parle des droits à l'instruction dans la langue de la minorité pour les ayants droit. C’est tout. Aucune mention de culture ou bien de religion.

  • Marc Therrien - Abonné 22 avril 2021 07 h 47

    Pas facile la vie de majorité minoritaire


    « La laïcité doit s’appliquer à tous, quelle que soit la langue d’enseignement ou d’usage. Cela a pour effet de permettre que des enseignantes puissent enseigner dans les écoles anglophones même vêtues d’un niqab. » Et puis alors? Tout compte fait, dans le fond, on réalise que la crainte du prosélytisme des enseignantes musulmanes n’est pas également répartie entre la majorité francophone historique québécoise ou la minorité francophone canadienne et la minorité anglophone québécoise qui exprime clairement qu’elle n’a pas besoin du paternalisme protecteur du Gouvernement Legault dans ce domaine de sa vie domestique et politique. Cette décision du juge Blanchard pourrait avoir pour effet bénéfique pour les partisans de la Loi 21 de voir les enseignantes musulmanes quitter le réseau scolaire francophone.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 22 avril 2021 09 h 27

      J'aimerais bien vous voir en Ontario M. Therrien. Là, vous pourriez expérimenter tous vos concepts philosophiques avec les orangistes et les multiculturalistes. On imagine que c'est bien plus facile de profiter du combat des autres et faire la morale au Québec.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 avril 2021 08 h 53

    M. Daniel Baril toujours excellent

    Bravo !

    • Christian Roy - Abonné 22 avril 2021 11 h 59

      Bien que je sois en désaccord avec le point de vue de M. Baril, j'apprécie la clarté de son argumentaire et sa ténacité.