Un examen de conscience collectif s’impose

«Un État vraiment laïque doit certes savoir s’abstraire de tout particularisme culturel religieux, mais il ne doit pas faire totalement abstraction de la diversité des particularismes religieux qui le composent», nuance l'auteur.
Photo: iStock «Un État vraiment laïque doit certes savoir s’abstraire de tout particularisme culturel religieux, mais il ne doit pas faire totalement abstraction de la diversité des particularismes religieux qui le composent», nuance l'auteur.

Dans l’arrêt qu’il vient de faire paraître au sujet de la loi 21, le juge Marc-André Blanchard ne retient pas l’argument selon lequel cette loi contrevient à l’article 43 de la Charte des droits et libertés en vertu duquel « les personnes appartenant à des minorités ethniques ont le droit de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle avec les autres membres de leur groupe ». Le tribunal doute de la pertinence de l’application de cet article [art. 936], et ce, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une disposition prépondérante [art. 639].

Il aurait dû, à mon sens, davantage tenir compte du fait que le port de signes religieux a, pour plusieurs, une portée identitaire et que cette pratique fait partie intégrante de la vie collective de certains groupes minoritaires. Le maintien et la progression de la vie culturelle religieuse de leur groupe ne doivent pas être confinés à des lieux de culte. Ces personnes ne vivent pas leur religion seulement sous la forme d’une participation à une association. La religion peut agir comme un ferment identitaire pour la minorité culturelle à laquelle ils appartiennent.

Le juge Blanchard a invalidé l’application de la loi 21 au personnel enseignant travaillant au sein des commissions scolaires de langue anglaise, en s’appuyant sur le droit collectif de la minorité anglophone du Québec [art. 951], qu’il dérive à partir de l’article 23 de la charte canadienne. Il aurait alors pu et dû reconnaître que la loi 21 porte aussi atteinte aux droits collectifs des minorités juive, arabo-musulmane et sikhe du Québec en se basant sur l’article 43 de la charte québécoise ou sur le principe de protection des minorités qui est sous-jacent à l’ordre constitutionnel canadien.

Droits collectifs de part et d’autre

Le peuple québécois a le droit collectif de se doter de la constitution de son choix. Il a, en ce sens, aussi le droit collectif de se doter d’une charte de la laïcité. Il devrait toutefois reconnaître en plus les droits collectifs des minorités, notamment ceux des groupes qui, au sein de ces minorités, ont des pratiques religieuses communautaires. La religion a depuis toujours joué un rôle de ferment identitaire collectif : le christianisme pour les pays européens, le judaïsme pour le peuple juif, l’hindouisme en Inde, le confucianisme en Chine et l’islam dans les pays arabes, par exemple. Les peuples autochtones ont aussi des pratiques collectives spirituelles. L’ancienne nation d’origine canadienne-française a elle-même pendant longtemps fait du catholicisme une partie de son identité collective.

Un État vraiment laïque doit certes savoir s’abstraire de tout particularisme culturel religieux, mais il ne doit pas faire totalement abstraction de la diversité des particularismes religieux qui le composent. On ne parvient pas à vivre ensemble dans la diversité s’il faut cacher nos différences. Exiger de l’autre qu’il ne montre pas ses différences est une demande d’accommodement déraisonnable. Ce n’est pas une preuve de tolérance, c’est bien au contraire préserver nos intolérances réciproques. Il faut pratiquer plutôt une laïcité ouverte à la diversité des postures quant à la religion (athéisme, agnosticisme, foi), à la diversité des religions (chrétienne, musulmane, juive, etc.) et à la diversité des façons de vivre l’expérience religieuse (en privé, en association et en communauté). Une laïcité ouverte digne de ce nom admet que le port du foulard islamique puisse être un marqueur identitaire d’appartenance communautaire.

Pour respecter les droits des citoyens et des groupes minoritaires sans leur porter atteinte, il n’est pas nécessaire de souscrire au multiculturalisme canadien (article 27 de la Charte canadienne des droits et libertés). Le multiculturalisme implique (i) une reconnaissance à sens unique (ii) visant les citoyens canadiens et (iii) prenant la forme d’une valorisation de leur patrimoine culturel. Je souscris plutôt à une politique d’interculturalisme qui suppose (i) une reconnaissance réciproque (ii) entre les individus, mais aussi entre les groupes, et (iii) qui prend la forme d’un respect et non d’une valorisation.

Le Québec peut développer une politique qui assure l’intégration de tous les citoyens à la nation québécoise, tout en respectant également les droits des peuples autochtones, de la communauté anglophone et des communautés culturelles, qu’elles soient historiques ou principalement issues de l’immigration.

La loi 21 est le résultat de l’exercice d’un droit collectif légitime exercé par le peuple québécois. C’est toutefois malheureusement aussi une loi dont le contenu heurte les droits collectifs des groupes minoritaires à des pratiques religieuses communautaires. J’ai hâte au jour où le Québec saura affirmer son droit collectif à l’autodétermination, saura se doter d’une constitution incorporant une charte de la laïcité ouverte et sera disposé favorablement à une politique d’interculturalisme, comprise comme impliquant la reconnaissance réciproque entre des citoyens issus des minorités désormais intégrés à la nation québécoise, et un peuple québécois disposé à les accueillir et à les reconnaître dans leurs différences.

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24 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 avril 2021 03 h 47

    L'ouverture à la diversité ne veut pas dire l'acquiescement à la misogynie.

    Les droits collectifs des minorités ne comportent pas le linge. La laïcité ouverte relève d'un sophisme et d'une contradiction crasse qui veut justifier l’injustifiable. L'ouverture à la diversité ne veut pas dire l'acquiescement à l'obscurantisme, à la misogynie et à l'inégalité homme/femme.
    La tolérance se pratique des deux côtés. Les immigrants viennent ici pour s'échapper des pratiques religieuses délétères de leurs pays d'origine. Ils/elles ne veulent pas se retrouver à combattre à nouveau, les mêmes traditions offensives qu'ils ont délaissées derrière.

    • Christian Roy - Abonné 22 avril 2021 11 h 47

      @ Mme Alexan,

      Ce qui est injustifiable pour la laïcité républicaine ne l'est pas plus pour la laïcité ouverte. La laïcité, c'est la laïcité.

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 avril 2021 16 h 06

      @Nadia Alexan,

      "Les immigrants viennent ici pour s'échapper des pratiques religieuses délétères.." - Nadia Alexan

      Les immigrants viennent ici pour retrouver la liberté et non pour vivre sous un nouvelle manière de se faire dicter ce qu'ils doivent faire.

      Et question de misogynie..

      Je vous rappellerez que ne ratez jamais une occasion pour vous en prendre aux femmes voilées vous-même. Et parmi elles, nombre de femmes qui contribuent largement au fonctionnement de notre système santé.

  • Léonce Naud - Abonné 22 avril 2021 04 h 58

    Voir plus loin que son nez

    «Les guerres se gagnent dans les temples quarante ans avant de se gagner sur les champs de bataille.» Sun Tzu, stratège Chinois.

  • Monique Bérubé - Abonnée 22 avril 2021 05 h 41

    Soudain, c'est un droit collectif

    Dans leur défense de la religion dans la fonction publique, la police, les tribunaux et les écoles, Michel Seymour et les opposants à la loi 21 sur la laïcité de l’État invoquaient la protection des membres de groupes minoritaires et singulièrement des musulmanes voilées. Voilà que, enhardis par le jugement Blanchard sur la loi, Michel Seymour évoque maintenant la défense de droits collectifs des minorités religieuses au sein de l’appareil étatique. Ce changement de registre en dit long sur leur argumentaire et sur le réel objet de ce débat.

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 avril 2021 06 h 46

    Michel Seymour écrit :

    « [La Loi 21] est toutefois malheureusement aussi une loi dont le contenu heurte les droits collectifs des groupes minoritaires à des pratiques religieuses communautaires. »

    Enseigner au primaire ou au secondaire en étant vêtu de symboles religieux, peu importe leurs grosseurs, est donc une forme d'expression qu'il faut protéger, compte tenu qu'il s'agit d'une pratique religieuse communautaire de groupes minoritaires.

    C'est triplement formidable, comme point de vue.

  • André Baril - Abonné 22 avril 2021 07 h 43

    La politique de la reconnaissance

    Je reviens sur la conclusion de Seymour, car j'hésite à y souscrire. Voici mon questionnement. Est-ce que l'enjeu est vraiment de reconnaître les personnes « dans leurs différences » ? Je peux certes comprendre que telle personne a telle croyance, mais l'enjeu, ici, n'est-il pas de reconnaître l'autre comme mon semblable, comme un membre à part entière de la société, peu importe sa croyance ou sa provenance? N'est-il pas illusoire de penser que l'humain peut reconnaître tout un chacun dans sa différence? La politique de la reconnaissance vise-t-elle la reconnaissance des différences ou la reconnaissance d'une égale dignité ?

    • Christian Roy - Abonné 22 avril 2021 11 h 23

      "La politique de la reconnaissance vise-t-elle la reconnaissance des différences ou la reconnaissance d'une égale dignité ?" - M. Baril

      Les deux.