Femmes porteuses de mots

«Ce numéro portait un titre que je pourrais qualifier de visionnaire en constatant la présence féminine dans la littérature actuelle des Premières Nations:
Photo: Revue «Lettres québécoises», photomontage «Le Devoir» «Ce numéro portait un titre que je pourrais qualifier de visionnaire en constatant la présence féminine dans la littérature actuelle des Premières Nations: "Femmes par qui la parole voyage"», souligne l'autrice.

An Antane Kapesh dédie Je suis une maudite sauvagesse (Mémoire d’encrier, 2019 [1976]) à ses huit enfants : « Je remercie chacun de ceux qui m’ont aidée à faire ce livre que j’ai fait. Et je suis heureuse de voir d’autres Indiens écrire, en langue indienne. »

J’avais reçu un exemplaire de la première édition que j’avais littéralement dévoré. Cette femme exprimait exactement ce que je ressentais confusément en tant que Eeyou. Je ferais paraître quelques années plus tard un premier texte politique, « Chiâlage de métisse », dans la revue Recherches amérindiennes au Québec. Ce numéro portait un titre que je pourrais qualifier de visionnaire en constatant la présence féminine dans la littérature actuelle des Premières Nations : Femmes par qui la parole voyage.

J’avais aussi eu l’occasion de voir une pièce de Michel Tremblay alors que j’étudiais au cégep de Saint-Jérôme,À toi pour toujours, ta Marie-Lou, qui avait complètement renversé mes idées sur la littérature. Il était permis d’écrire en joual ! Donc, en associant l’essai d’An Antane Kapesh et le théâtre de Tremblay, j’avais écrit un texte né du bouleversement intérieur provoqué par cet auteur et cette autrice. Je découvrais des univers qui me ressemblent, plus que ceux appris lors de mes études en littérature autant française que québécoise, celle-ci moulée à l’autre. Bien entendu, j’aime la poésie d’Anne Hébert, de Saint-Denys Garneau, de Gaston Miron, ou les romans de Marie-Claire Blais, de Gabrielle Roy, de Réjean Ducharme. J’apprécie la beauté de leurs textes, de leurs images, mais leurs propos ne m’atteignaient pas intimement, au contraire de ma lecture des œuvres de Kapesh et de Tremblay.

Dans la réédition de Je suis une maudite sauvagesse, pilotée par Naomi Fontaine, celle-ci témoigne dans la préface, avec la force d’intuition qui la caractérise, de l’importance de cette « œuvre fondatrice » : « [An Antane Kapesh] me racontait l’Histoire, celle que je n’avais jamais entendue. La mienne. Un récit brutal, violent, impossible. Elle m’a appris que j’avais un passé auquel rattacher la flamme qui me consumait. […] »

Des Idées en revues


Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Lettres québécoises - LQ, mars 2021.

Deux poètes entre la génération de Kapesh et celle de Fontaine ont maintenu en vie la flamme de l’écriture : Rita Mestokosho et Joséphine Bacon. Elles ont ouvert la route à toutes celles qui publient actuellement, elles ont persisté dans l’utilisation de leur langue maternelle, passant du français à l’innu-aimun. Démontrant définitivement que le public francophone adore entendre la sonorité des langues des Premières Nations.

Quand Joséphine ouvre la bouche pour livrer ses poèmes, sa voix rauque nous transperce au moment où ses mots entrent en nous, qu’elle s’exprime en français ou en innu-aimun. J’ai vécu une expérience sensible avec ma petite-fille qui nous avait accompagnées, sa mère et moi, à un salon du livre des Premières Nations. Lorsque Joséphine a pris le micro et a commencé à lire en innu-aimun, la petite a laissé ses crayons à colorier pour se concentrer sur la poète. Je voyais à son regard fasciné qu’elle vivait un moment mémorable. Après, elle s’est tournée vers nous et a dit : « J’ai tout compris ! » Elle avait six ans et seule Joséphine a suscité chez elle une telle réaction.

Marie-Andrée Gill m’a étonnée dès son premier recueil. Elle abordait le quotidien et la nature avec un regard neuf. On sent l’instinct de la nomade résumé en peu de mots : « Je laisse le territoire m’éparpiller comme les oiseaux migrateurs savent ne pas se perdre. » (Chauffer le dehors, La Peuplade, 2019)

Le témoignage d’Adeline Basile, dans une chronique intitulée « Shikuan-uishatshiminana (Les graines rouges du printemps) », publiée dans la revueLiberté en 2017, avait capté mon intérêt par la similitude de nos expériences, celle de nos mères cueilleuses de fruits afin d’en nourrir leur famille. « Ma sœur Sinipi et moi sommes de cette génération qui veut conserver l’innu-aitun, nous persistons à transmettre cette tradition à nos enfants, du mieux que nous le pouvons. »

Ma mère allait aussi chasser le petit gibier, sinon le gros quand elle en avait la possibilité. De même qu’elle allait à la cueillette de plantes médicinales, elle nous apprenait la survie en forêt, la préparation des peaux, la fabrication de vêtements. Tout ça sans paroles. Nous apprenions par observation le savoir ancestral des traditions. Bien entendu, mon père jouait un rôle dans la transmission, mais il était aussi pourvoyeur, donc souvent absent.

Je fais un lien entre la forte présence féminine dans la littérature des Premières Nations et l’observation de nos mères. L’écriture est la forme actuelle du partage des connaissances.

Le courant naturel pousse les femmes à assumer leur rôle de passeuses du savoir, de l’identité, de la langue. La classe s’est élargie, des enfants à la communauté humaine, celle curieuse de nous connaître après des siècles d’indifférence sinon de désir plus ou moins avoué d’assister à notre disparition.

Mais à force d’entêtement, malgré les expériences traumatisantes apportées par le colonialisme, les peuples des Premières Nations ont accédé à une certaine écoute, à l’acceptation de leur existence. Dès lors, la parole des femmes peut s’engouffrer dans cette ouverture, comme un torrent libéré après une ère glaciaire.

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