L’histoire du monde, c’est aussi notre histoire

«Les cégépien.n.e.s et les Québécoi.s.e.s sont mûrs pour un tel déconfinement de leur histoire», explique l'auteur.
Photo: Andrea Obzerova Getty Images «Les cégépien.n.e.s et les Québécoi.s.e.s sont mûrs pour un tel déconfinement de leur histoire», explique l'auteur.

L’introduction du nouveau cours Histoire du monde du XVe siècle à nos jours dans le programme de sciences humaines des cégeps a suscité des réactions contrastées. Un quarteron de professeurs irréductibles, attachés au cours Histoire de la civilisation occidentale, a fait entendre son opposition, relayé dans l’espace public par des chroniqueurs et des personnalités politiques. C’est sur ces derniers que j’entends m’attarder afin de passer en revue leurs arguments et de répondre à certaines des craintes exprimées à l’égard du nouveau cours d’histoire du monde.

Une des inquiétudes avancées par les opposants au nouveau cours est celle de l’effacement de l’histoire occidentale dans la formation des étudiants. La crainte m’apparaît mal fondée, car je vois mal comment les professeurs pourraient ignorer le passé de l’Occident tellement son empreinte a été importante dans les affaires du monde depuis le XVe siècle. En outre, le fait de mettre en relation l’histoire de l’Occident avec celle d’autres civilisations permet de surmonter l’impasse épistémologique à laquelle conduit son étude en vase clos. En effet, comment faire ressortir la singularité de la civilisation de l’Occident si on ne compare pas son parcours historique avec celui d’autres sociétés de la terre ?

En fait, il est permis de se demander si la volonté d’attribuer une préséance à l’Occident dans l’examen du passé n’est pas une façon d’essayer de conjurer son éclipse graduelle comme acteur central des relations internationales. Mais est-ce rendre service aux étudiants que d’entretenir la nostalgie de la grandeur passée et de les bercer de l’illusion que l’étude du passé de l’Occident demeure la clé pour comprendre le cours historique actuel du monde ?

L’un des éléments de justification qui accompagne ce plaidoyer en faveur de l’histoire occidentale est qu’il s’agirait de notre « histoire ». L’histoire occidentale est riche et fascinante et elle mérite d’être étudiée. Mais est-ce le rôle de la formation spécifique du programme de sciences humaines que de fortifier le sentiment d’appartenance à l’Occident ? La proposition est d’autant plus étonnante que cette histoire prétendument nôtre déploie une trame narrative centrée essentiellement sur l’Europe. Or, je ne connais aucun autre endroit dans le monde où l’on présente l’histoire d’un autre continent comme son histoire propre. En outre, on peut se questionner sur la place réservée aux personnes issues de la diversité dans le grand récit de ce « nous occidental ». Pour ma part, je serais gêné d’essayer de convaincre des étudiants d’origine haïtienne ou autochtone de s’identifier aux Occidentaux du passé qui ont asservi leurs aïeux.

Le corollaire de l’affirmation de notre appartenance à l’histoire occidentale, c’est que l’histoire du monde nous serait étrangère et nous détournerait de nous-mêmes. La proposition laisse dubitatif. D’abord, parce qu’elle occulte les prescriptions définies dans le devis ministériel, lesquelles contraignent les professeurs à aborder, parmi les contenus traités, « des questions ou des exemples liés à des réalités québécoises ». Mais aussi parce que ce monde intégré, interconnecté, interdépendant ne nous est pas étranger. C’est notre monde, et encore plus celui des jeunes générations de Québécois.

En outre, c’est faire erreur que de considérer l’histoire du monde comme incompatible avec l’histoire nationale ou occidentale. Le Québec a été partie prenante de tous les phénomènes de grande ampleur qui ont eu une résonnance planétaire depuis le XVe siècle : le colonialisme, l’industrialisation, les grands conflits armés internationaux, l’impérialisme européen et américain, la décolonisation et le combat de l’émancipation des peuples ou des femmes, la guerre froide, la pollution atmosphérique, la mondialisation, etc. D’autres thèmes d’intérêt pouvant faire l’objet d’un examen multisite dans le cadre du cours d’histoire du monde — la migration des populations, la circulation des organismes biologiques et des virus, le commerce des marchandises, la production de ressources énergétiques — se prêtent particulièrement bien à un examen historique dans le contexte québécois.

On peut certes se satisfaire du récit historique du huis clos occidental. Et feindre de croire en une histoire occidentale qui, se suffisant à elle-même, suffirait à expliquer le passé de l’humanité dans son entier. Ou bien, on peut accepter d’affronter la réalité du monde actuel, où un phénomène en apparence lointain fait sentir ses effets dans nos milieux de vie les plus immédiats. La proposition avancée avec le nouveau cours d’histoire du monde n’est pas de nature idéologique : elle prend tout simplement acte de la nature des transformations en cours à l’échelle de la planète, propose d’en étudier la genèse et d’alterner, par le jeu des échelles d’analyse, les perspectives mondiale et locale. Ancrer l’histoire québécoise et occidentale dans une perspective mondiale, ce n’est pas renoncer à soi-même. C’est accepter le fait que « notre » histoire déborde désormais les cadres plus étroits où on l’avait jusqu’alors confinée. Les cégépiens et les Québécois sont mûrs pour un tel déconfinement de leur histoire.

25 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 20 avril 2021 02 h 13

    Au sujet de l'histoire de l'Occident

    L'agrégé de Lettres classiques Raphaël Doan a publié un texte là-dessus. Instructif: https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/non-l-antiquite-n-etait-pas-raciste-20210311

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 20 avril 2021 09 h 14

      M. Naud. La véritable question est que l'on doit se poser est: toutes les cultures, toutes les civilisations se valent-elles?

    • Nadia Alexan - Abonnée 20 avril 2021 13 h 54

      L'histoire des atrocités commissent par les non-blancs, doit être enseigné aussi. Ce ne sont pas seulement les blancs qui ont pratiqué le colonialisme et l'esclavage. Même les noires entre eux l'ont pratiqué aussi.
      Il faudrait se rappeler également l'invasion, la colonisation et la conversion forcée par l'Islam conquérant des chrétiens du Moyen-Orient.
      Culpabilisez seul l'homme blanc et l'Occident n'a pas de sens.

    • Léonce Naud - Abonné 20 avril 2021 17 h 57

      Réponse à Mme Jeanne M. Rodrigue: entre l'Âge de pierre et maintenant, à toutes fins pratiques je préfère vivre maintenant. Cependant, je comprends que d'autres puissent voir les choses autrement. On ne peut pas empêcher les gens d'être nostalgiques...

  • Yvon Montoya - Inscrit 20 avril 2021 05 h 57

    Un article remarquable dans nos temps obscures nous disant bien effectivement que l’Histoire du monde, histoire monde, est un tout inter-relié, interdépendant. La culture occidentale est cette histoire monde non seulement pour les petis blancs superieurs du haut de leur fatuité mais pour tous. Vous rejoignez ainsi cette belle compagnie d’intellectuel comme Patrick Boucheron par exemple. On ne pense pas le monde surtout soi-même en se regardant simplement dans une glace plus que déformante et handicapante d’un point de vue politique et culturel. Merci car votre réflexion soulage et comme dans cette noirceur nous avons besoin de complices, cela fait un grand bien.

    • Jean-Luc Bonnaud - Abonné 20 avril 2021 10 h 11

      Patrick Boucheron est un médiéviste. Il me surprendrait qu’il acquiesce à une telle amputation de l’histoire. Son Histoire mondiale de la France remonte jusqu’à l’Antiquité.

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 avril 2021 10 h 17

      J'avoue avoir de la difficulté à suivre ce "débat"
      Pourquoi devrait-on limiter ce cours d'histoire au 15ième siècle?
      D'autre part pourquoi limiter l'histoire de l'antiquité à l'occident?
      L'histoire a-t-elle commencée avec l'arrivée des Européens en Amérique?
      Les autochtones d'Amériques ne viennent-il pas d'Asie et de Sibérie?
      De l'antiquité jusqu'au XV ième n'y a-t-il pas eu de nombreux contact entre les diverses civilisations tant arabes qu'orientales?
      Il me semble que tout cela s'enseigne dans un tout cohérent.
      Tout ce débat me semble encore une occasion où chacun tente s’oppose son dogme à l'adversaire. Il existe pourtant la possibilité d'avoir un débat plus fécond au-delà de dogmes conservateurs et libertaires.

  • Jean Lacoursière - Abonné 20 avril 2021 06 h 42

    Accusations risibles et déconnectées

    Monsieur Régimbald écrit :

    « On peut certes se satisfaire du récit historique du huis clos occidental. Et feindre de croire en une histoire occidentale qui, se suffisant à elle-même, suffirait à expliquer le passé de l’humanité dans son entier. »

    Qu'il croie une telle chose possible est sidérant.

    On aura compris que monsieur est « ouvert sur le monde », lui.

    L'Antiquité ? Bof... .

    • Jean-François Trottier - Abonné 20 avril 2021 09 h 17

      En effet! S'il est prêt à admettre que l'on peut appréhender l'histoire de l'Occident à travers l'histoire du monde, il est incapable de s'imaginer qu'on puisse saisir l'histoire du monde depuis celle de l'Occident.

      Si on ne connait pas sa propre histoire, on ne connait rien de rien.
      Je crois que c'est exactement le but qu'il vise. COmme on dit, toutte est dans toutte mais je suis un peu plus le grand toutte que toi...

      Vous avez remarqué comment l'occident devient ici une "singularité"? Plus woke que ça, le cerveau est du jello.

    • Jean Lacoursière - Abonné 20 avril 2021 17 h 31

      Qu'il utilise l'expression « huis clos occidental » pour décrire l'intention de ses contradicteurs est affligeant.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 avril 2021 07 h 37

    « cette histoire [de l’Occident] prétendument nôtre est centrée essentiellement sur l’Europe» (Patrice Regimbald, professeur d’histoire au cégep)


    L'histoire de l'Occident est centrée sur l'Europe...

    C'est à cause de la bataille des Thermopiles qui bloqua la route à Xérès et ses Perses qui voulaient aller voir les Grecs, tel que le rapporte l'ouvrage de Jean-Charles

  • Jean-François Trottier - Abonné 20 avril 2021 07 h 47

    Oh que oui c'est idéologique! La question balance entre "Qui suis-je" et "Qui sont les coupables". C'est énorme!

    La vision historique est forcément subjective.
    Le fait que M. Regimbald taise cette évidence le rend extrêmement suspect. Impossible qu'il n'ait pas d'intention. En conséquence sa lettre doit être lue avec des pincettes sinon un pince-nez.

    On peut présenter l'histoire comme une longue rivière de sang sur laquelle naviguent, glorieux, des vainqueurs brandissant le poing. On peut aussi regarder ces gens qui cultivent leur jardin et leurs enfants sur les rives, jouent parfois, et développent de petits et grands outils pour mieux vivre. Ceux qui voient leur bonheur fleurir ou se flétrir au gré des années et des maladies.
    Subjectivité, oh oui.
    Je soupçonne fortement l'auteur de vouloir ne parler que des massacres des premiers sur les seconds. Ce n'est pas faux, mais c'est très idéologique parce qu'il y en a eu tant dans le monde qu'après. il ne restera plus de temps pour quoi que ce soit. Non? Oh que oui!

    L'histoire de notre Amérique, et même de notre coin d'Amérique, suffit à nous donner à réfléchir sue les effets des conquêtes et de la colonisation. Après s'être implantés ici dans un respect méticuleux des autochtones vus comme des frères, les Français ont vu leurs vainqueurs faire exactement le contraire, surtout envers les Premiers Nations, mais aussi et beaucoup envers eux-mêmes.
    Depuis, les Anglais et idéologues n'ont de cesse de dire que les Français ont fait "aussi pire", ce qui est est faux et sale. Relever un cas, deux, ne se compare pas aux actes barbares qui ont suivi, et de loin.

    Noyés dans une généralité où les nations deviennent des "singularités"(!), il est facile d'assimiler les Québécois à tout autre peuple suprématiste. Encore une fois c'est faux mais... ce ne sera même pas dit. Pas le temps! Paf l'idéologie toé!

    Un philosophe que l'on ignorera désormais, Socrate, disait "Connais-toi toi-même".
    On tente de tuer l'esprit analytique qui terrorise le mouvement woke, rien que ça.