Le système d’éducation est à bout de souffle

«Les enseignants au statut précaire sont continuellement sur la sellette, peu importe leur compétence, leur investissement et le nombre d’années d’expérience qu’ils ont», déplore l'autrice. 
Photo: iStock «Les enseignants au statut précaire sont continuellement sur la sellette, peu importe leur compétence, leur investissement et le nombre d’années d’expérience qu’ils ont», déplore l'autrice. 

J’enseigne au cégep depuis maintenant huit ans et, comme plusieurs collègues, je suis préoccupée par nos conditions de travail, mais d’abord et avant tout par les conditions d’apprentissage des étudiants. Depuis des décennies, les gouvernements successifs soutiennent que l’éducation est une priorité, mais la réalité est que le système d’éducation est à bout de souffle.

Dans une logique néolibérale persistante, nos dirigeants considèrent l’éducation comme une dépense plutôt que comme un investissement, et les impacts de ce désintérêt économique dans le milieu de l’éducation sont très concrets. D’abord, dans les différentes réformes en éducation, le nombre d’étudiants par enseignant a sans cesse augmenté. Aujourd’hui, un enseignant en sciences humaines a environ 150 étudiants par session. Parmi ces 150 étudiants, plusieurs ont des difficultés d’apprentissage et demandent une attention particulière.

L’épuisement

Si l’on voulait passer ne serait-ce que 15 minutes avec chaque étudiant par semaine pour le soutenir, il faudrait 37,5 heures. Or, il faut également préparer les cours, enseigner, corriger les travaux, participer aux diverses réunions… La majorité des enseignants ont à cœur la réussite de leurs étudiants et prennent le temps nécessaire pour cela, quitte à travailler le soir, quitte à travailler la fin de semaine, quitte à s’épuiser au travail. L’épuisement, couplé au salaire peu attractif en début de carrière, rend le recrutement et la rétention complexes : le taux d’abandon moyen de la profession varie entre 25 % et 30 % après la première année et monte jusqu’à 50 % après cinq ans. Comme près de la moitié des enseignants de cégep au Québec, et malgré huit années à temps plein, j’ai un statut « précaire ». Le Larousse nous indique que ce qui est précaire n’offre nulle garantie de durée, de stabilité, peut toujours être remis en cause et est révocable.

Sur la sellette

En d’autres mots, les enseignants au statut précaire sont continuellement sur la sellette, peu importe leur compétence, leur investissement et le nombre d’années d’expérience qu’ils ont. Un enseignant permanent n’ayant pas de tâche dans son cégep d’attache peut d’ailleurs prendre la place d’un enseignant précaire ailleurs dans le « réseau » des cégeps. Même si ce dernier a plus d’années d’expérience, il sera démis de son poste.

Le fait de garder 46 % d’enseignants dans la précarité pendant des années est une manière très discutable d’économiser : les « précaires » n’ont pas droit à certains types de congés et doivent travailler plus pour cumuler un temps plein. Il est habituel qu’un « précaire » ait plus d’étudiants, voire un groupe de plus qu’un enseignant permanent, pour le même salaire, ou qu’il doive travailler dans plus d’un cégep pour compléter sa tâche et cumuler un temps plein.

Les « précaires » se voient offrir les cours qu’ils doivent donner après les enseignants permanents, et souvent à la dernière minute : il est fréquent d’être appelé pour une tâche quelques jours seulement avant le début du cours. Il faut donc un sens de l’adaptation assez prononcé, d’autant que, pour plusieurs cours, aucun matériel n’est fourni à l’enseignant. Autant dire qu’il ne s’agit pas de conditions gagnantes pour une bonne intégration de la matière, ni pour l’enseignant ni pour les étudiants.

Le sous-financement en éducation, c’est aussi : le manque de professionnels pour soutenir les étudiants ; des infrastructures mal en point ; du mobilier de classe abîmé et des locaux poussiéreux qui n’ont pas de fenêtres ni d’aération adéquate.

Le désinvestissement

Des études récentes nous dévoilent qu’il y a du plomb dans l’eau de plusieurs écoles et que la qualité de l’air est préoccupante (particulièrement en temps de pandémie). La liste des raisons de s’indigner devant le désinvestissement en éducation est trop longue, il est plus que temps d’agir. Je suis fière d’être enseignante, fière de mes étudiants qui me motivent à aller travailler le matin, et c’est pour eux que je revendique des conditions de travail et d’apprentissage saines. C’est pour eux que je m’indigne.

M. Legault, Mme McCann, arrêtez de prétendre que l’éducation est une priorité : c’est insulter notre intelligence. Nous ne sommes pas une dépense dans le bas d’une colonne comptable. Nous sommes la pierre angulaire d’une institution qui s’effondre et que nous tenons à bout de bras. Le Québec d’aujourd’hui et de demain repose sur la richesse des savoirs. L’éducation n’est pas une marchandise, mais une responsabilité gouvernementale. Faites votre travail et réinvestissez massivement en éducation.

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