L’obsession de la réussite ne mène pas à la réussite

«Notre système d’éducation est trop lourd, trop procédural, trop bureaucratique, engoncé dans une logique de contrôle et de reddition de compte», estime l'auteur.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir «Notre système d’éducation est trop lourd, trop procédural, trop bureaucratique, engoncé dans une logique de contrôle et de reddition de compte», estime l'auteur.

J’enseigne depuis près de 20 ans les arts visuels dans le réseau collégial. J’adore ce métier, mais le contexte qui l’entoure me paraît de plus en plus difficile, déshumanisant. Malgré l’énergie déployée et la bonne volonté de tous, et en dépit de notre obsession de la réussite, notre système d’éducation est défaillant. Les objectifs de la Politique de la réussite éducative du Québec sont ambitieux, mais allons-nous les atteindre ?

Dans Les petites vertus, Natalia Ginzburg propose d’enseigner non pas le désir du succès, mais le désir d’exister et de savoir. Or, dans notre système d’éducation, et dans l’éducation en général au Québec, une large part de notre attention semble tournée vers la réussite, le succès. Pourquoi alors tant d’échecs ? Comment se fait-il, pour ne citer que cet exemple, que le taux d’analphabétisme fonctionnel au Québec continue d’augmenter ? Plus de la moitié de la population québécoise !

Persévérance scolaire

Là où j’enseigne comme partout ailleurs, année après année, nous formons des comités de programme et analysons des statistiques. L’objectif, plus que louable, consiste à établir des mesures et des stratégies afin d’augmenter les taux de réussite et la persévérance scolaire.

Dans les faits, depuis des années, ces statistiques disent sensiblement toujours la même chose. Et en regard de mon expérience en classe, elles m’apprennent bien peu, car derrière ces chiffres je vois des noms et des parcours de vie.

La très grande majorité de ceux qui ont des difficultés scolaires importantes vit des choses autrement plus graves : problèmes familiaux, de santé mentale, de dépendance, d’apprentissage, pauvreté, rejet, perte de motivation, perte de sens. Pour les aider, nous déployons bien sûr toute l’énergie possible.

Mais comment aider un étudiant qui a erré dans un système en ayant réussi — il a obtenu son diplôme — tout en ayant échoué ? Je sais de quoi je parle, moi aussi je suis sorti du secondaire sans vraiment savoir écrire.

Comme des échecs

Nous leur proposons un soutien et des moyens qui peuvent sembler pertinents, mais dont ceux qui en ont le plus besoin ne veulent pas, parce qu’ils sont déjà trop largués. Il eût fallu faire beaucoup mieux, beaucoup plus tôt dans leur parcours.

Ce qui me trouble le plus, c’est qu’aux yeux de l’État, par une inversion maligne, plusieurs réussites sont perçues et traitées comme des échecs, ou des anomalies. Je pense à cet étudiant, disparu au bout de quelques semaines. Après deux années sur le marché du travail, à réfléchir et surtout à retrouver un peu d’estime, il est revenu au cégep et a terminé ses études. Son abandon n’était pas un ratage, mais un temps donné, un temps nécessaire.

Je pense aussi à cette étudiante qui a abandonné tous ses cours après avoir découvert la soudure dans un cours de sculpture… pour devenir soudeuse. Comme tant d’autres, ces deux étudiants tombent du mauvais côté des statistiques ; le premier a mis trop d’années pour obtenir son diplôme, la deuxième ne l’a jamais obtenu. Ils ont pourtant fait les bons choix, pris les meilleures décisions.

Il y a mille raisons pour abandonner ses études, se réorienter ou prendre une pause. On ne devrait pas, en soi, en faire tout un plat. Cependant, derrière les statistiques de décrochage dont on dit se préoccuper, il y a une misère et des problèmes dont on ne s’est pas suffisamment occupés, ou trop peu, trop tard. Notre système d’éducation est trop lourd, trop procédural, trop bureaucratique, engoncé dans une logique de contrôle et de reddition de compte.

En visant la qualité de l’enseignement et la réussite de nos étudiants, dans les faits, on exige surtout une conformité toujours plus grande de tout un chacun, ce qui nous donne l’impression d’avoir une certaine prise sur les choses, et la conscience tranquille de « faire ce qu’il faut », et ce, de façon rigoureuse. Mais nous oublions ce faisant l’essentiel, et avons de moins en moins de temps pour nous y consacrer.

Comment peut-on croire qu’on responsabilise un étudiant en l’obligeant, par exemple, à signer un contrat de réussite ? C’est au contraire infantilisant. L’acte d’enseigner — et donc celui d’apprendre — ne relève pas d’un contrat, mais d’un pacte tacite. Si ce pacte est rompu ou devient inopérant, c’est à nous, éducateurs, parents, adultes, de nous interroger.

Le goût d’apprendre

C’est peut-être que nous n’avons pas su donner le goût d’apprendre, pas su créer du sens. En valorisant autant la réussite, on inocule la peur de l’échec, et on détourne l’éducation de son sens premier. Et que dire lorsque, désespérément à la recherche de réussites, on traite des demi-échecs, voire des échecs, comme des succès ?

Sortons l’école de cette morale du devoir où on l’a enfermée. Soyons bienveillants, mais aussi exigeants. N’oublions pas qu’il y a quelques vertus à reconnaître un échec, réellement, en n’y voyant rien de plus grave qu’une occasion d’apprendre, une condition pour apprendre. Le premier changement à opérer est peut-être celui-ci : remplacer dans notre discours le mot réussir par le mot apprendre.

5 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 17 avril 2021 11 h 35

    Oh, comme je suis d'accord avec votre diagnostic

    Je me suis parfois demandé pourquoi j'avais refusé d'apprendre à l'école, moi qui suis si curieuse et intéressée par tout aujourd'hui. C'était une réaction aux catégories proposées (la réussite, l'intelligence, la mémoire) par l'école des années 50, dans une totale ignorance de la vie émotive. Écoeurée dès l'abord je suis devenue allergique à l'école, la triste et incontournable école. Où on ne tient pas vraiment compte de l'école de la vie, de son atmosphère, de ses enseignements. Ne pas avoir "le goût d'apprendre" c'est être déprimé, bloqué derrière un mur d'incompréhension. C'est décourageant. Très malsain, et un changement de paradigme est véritablement nécessaire dans nos esprits en ce qui concerne la réussite, effectivement. Mais aussi en ce qui concerne l'intelligence peut-être ?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 17 avril 2021 12 h 04

    Oui, de plus en plus de jeunes ont des difficultés d'adaptation et d'apprentissage

    D’abord, je mettrais un bémol sur la question d’analphabétisme fonctionnel. Dans une chronique fort bien documentée et appuyée très solidement, parue dans L’ACTUALITÉ 2017, le réputé économiste Pierre Fortin désamorce et relative cette question d’analphabètes fonctionnels.« 53% d’analphabètes fonctionnels. Voyons voir…Une affirmation abusive, réductrice et qui manque sérieusement de mise en contexte » https://lactualite.com/lactualite-affaires/2017/07/11/53-danalphabetes-fonctionnels-voyons-voir/

    D’autre part, je suis très sensible à ce qui suit : » La très grande majorité de ceux qui ont des difficultés scolaires importantes vit des choses autrement plus graves : problèmes familiaux, de santé mentale, de dépendance, d’apprentissage, pauvreté, rejet, perte de motivation, perte de sens. »

    Je suis de ceux qui disent constater une certaine érosion sociale, avec l'éclatement de la famille,.

    De plus en plus de jeunes ont des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage et se trouvent, la plupart du temps, au secondaire public. Ce qu’on appelle « la classe ordinaire » au public, une fois l’écrémage fait par le privé et les programmes particuliers du public.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 avril 2021 13 h 34

    « nous n’avons pas su donner le goût d’apprendre » (Martin Désilets)

    Pour ce faire, il fallait des instituteurs à qui l'on aurait inculqué «le goût d'apprendre», i.e. à qui l'on aurait transmis une culture générale

    Durant mon enfance, les moniteurs qui animaient les loisirs étaient dans l'ensemble des étudiants avec une culture classique, ce qui les autorisaient à éclairer les enfants sur des sujets culturels variés, comme par exemple sur la civilisation aztèque chez ceux de ces étudiants qui, vers 1967, contestaient la main mise de la Grèce et de la Rome antiques sur le cours classique…

    Par exemple, l'ancien collaborateur du Devoir, le regretté Michel Duquette, avait alors à peine vingt ans lorsque comme moniteur (circa 1965-69) il suscitait la curiosité des enfants en les entretenant sur Byzance, l'Égypte et le monde arabe, les Incas, les Aztèques, les Mayas…

    J'abonde donc dans votre sens; pour ma part, c'est ainsi que l'on m'a inculqué le goût de l'Histoire, l'envie de lire les classiques, de visiter notamment Palenque, de participer à des chantiers de fouilles en Europe et qu'il était impératif que j'y séjourne quelque temps. Notez qu'au collégial j'ai étudié l'électrotechnique.

    La culture générale n'est pas ce que la fine fleur de la pédanterie universitaire restitue la bouche en trou de cul de poule pour épater la galerie; la culture générale est un cours de boxe pour affronter sereinement les vicissitudes de l'existence.

  • Marie Rochette - Abonné 17 avril 2021 16 h 55

    Gratitude pour cette réflexion

    Je me réjouis à la lecture de ce texte car j'y trouve ces aspects très humanisant que sont sont : 1) le respect rythme de chacun, 2) Apprendre à appendre, qui comprends la possibilité importante de faire des erreurs et de connaitre des échecs, ou difficultés, qui tôt ou tard finissent pas se pointer dans nos vies !

  • Christian Roy - Abonné 17 avril 2021 18 h 17

    À mettre en valeur

    "Dans les faits, depuis des années, ces statistiques disent sensiblement toujours la même chose. Et en regard de mon expérience en classe, elles m’apprennent bien peu, car derrière ces chiffres je vois des noms et des parcours de vie." - Martin Désilets

    Voir des noms et des parcours...

    Ne serait-ce pas revenir à la base ?

    J'ai apprécié la vision exposée ci-dessus. À ramener sur la table sur laquelle les "contrats de réussite" prennent beaucoup de place.