Les carrés noirs

«Je m’inquiète de l’accélération de la technocratisation de l’enseignement à laquelle nous sommes en train d’assister, de cette montée des relations désincarnées qui sapent l’essence des relations humaines», écrit l'auteur.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse «Je m’inquiète de l’accélération de la technocratisation de l’enseignement à laquelle nous sommes en train d’assister, de cette montée des relations désincarnées qui sapent l’essence des relations humaines», écrit l'auteur.

Vous savez de quoi a l’air une classe de philosophie de cégep par les temps qui courent ? À une bande de carrés noirs joyeusement alignés sur un écran d’ordinateur. J’enseigne à des carrés noirs. Mon début de session était pourtant rempli d’espoir. Peut-être était-ce le principe de réciprocité qui guidait ma réflexion ? Je n’enseignerais jamais à caméra fermée, me disais-je. N’est-il pas de bon aloi que la présence de mes étudiants se fasse aussi, alors, à caméra ouverte ?

Je me suis entendu leur dire qu’il nous fallait mettre de l’humanité là où il n’y en a pas, qu’il fallait investir notre espace virtuel d’une éthique inspirée de celle qui prévaut habituellement en classe. Il fallait espérer. Malgré une participation encore plutôt bonne de la part de mes étudiants, petit à petit, pourtant, l’une après l’autre, j’ai vu mes petites fenêtres ouvertes sur leur monde se refermer. Je ne leur en veux pas. Si enseigner à distance a quelque chose de surréaliste, suivre un tel cours constitue, à mon sens, un effort incommensurable. Avoir été moi-même étudiant à l’heure actuelle, j’aurais grossi les rangs des décrocheurs.

Si Jérémy, Antoine et Sandrine peuvent « suivre mon cours » à caméra fermée, pourquoi Julien ne pourrait-il pas jouir de la même liberté ? Afin d’explorer la question des droits et des devoirs qui incombent à chacun, il me fallait donc m’enquérir auprès de l’administration de mon cégep.

Pour les tenants de l’approche légaliste, les plus réalistes ou peut-être les plus cyniques d’entre vous, vous ne serez pas surpris d’apprendre que l’on m’ait indiqué ne pas pouvoir obliger les étudiants à suivre un cours à caméra ouverte. Par-delà les bogues et les défis techniques, on évoque le droit à la vie privée… Ce qui m’amène à poser la question suivante : que signifie au juste le fait d’être étudiant de cégep aujourd’hui ?

L’idéologie technocratique qui s’est emparée de nos établissements d’enseignement nous répondrait par la sacro-sainte approche par compétence. Tant que Sandrine, Julien ou Antoine parviennent à maîtriser lesdites compétences, la réussite est assurée. Dans cette optique, la présence à un cours ne peut être qu’accessoire. Le fait de demander à un étudiant d’attester de sa présence par une caméra ouverte aurait, dans cet esprit, quelque chose à voir avec l’idéologie d’un régime autoritaire…

Un rêve devenu réalité

Le cégep, faut-il le rappeler, est le résultat d’un rêve devenu réalité. Des ministres québécois ont imaginé, jadis, qu’il serait bien d’offrir à de futurs policiers, par exemple, une culture générale si solide et vaste qu’ils seraient initiés à de grandes œuvres littéraires. On a pensé, aussi, que pour devenir hygiéniste dentaire, il faudrait maîtriser les bases de l’argumentation et découvrir les vertus de la philosophie. On s’est dit qu’un monteur de lignes chez Hydro-Québec aurait tout intérêt à avoir des cours de politique, d’éducation physique ou d’anglais. Ainsi, dans les années 1960, des centres d’enseignement général et professionnel prenaient vie. Le rêve humaniste, consistant à non pas seulement former des travailleurs, mais des citoyens, voyait le jour.

C’est dans cet esprit humaniste que s’incarne la raison d’être de mes cours. Par-delà les compétences et les savoirs à acquérir, suivre un cours de philosophie au collégial consiste à être exposé à des idées et à des arguments que nous n’avions peut-être encore jamais pris en compte, à écouter et à comprendre la position de l’autre, à articuler et à rendre crédible la nôtre, à débattre de manière constructive autour de grands enjeux de société. Apprendre à penser par soi-même est un processus dynamique qui transcende toute forme d’évaluation chiffrée ou de compétence précise. C’est un idéal à poursuivre. La réussite, dans cet esprit, déborde le cadre strict des compétences à acquérir. L’importance du cours, par le fait même, ne pourrait être contenue dans les seules évaluations.

La boîte de Pandore est désormais ouverte. Demain, ce sera des milliers d’étudiants qui feront pression sur nos établissements d’enseignement supérieur afin qu’au moins une partie de leur cours soit maintenue à distance. On évoquera la conciliation du travail et des études, les frais de voyagement, le temps et l’énergie impartis. Mi-figue mi-raisin, nombre de mes collègues qui ont eu à s’adapter à cette réalité des cours à distance veilleront à leurs besoins. Les directions d’établissements, toujours en quête de futurs clients, vanteront les mérites de la « flexibilité » de leur programme. Il faut bien voir qu’il n’est pas question d’une pandémie autant que d’une véritable révolution au sein du système d’éducation.

Je m’inquiète de l’accélération de la technocratisation de l’enseignement à laquelle nous sommes en train d’assister, de cette montée des relations désincarnées qui sapent l’essence des relations humaines. Ce qui anime les enseignants ne figure pas dans des colonnes de chiffres. Nous construisons les hommes et les femmes de demain. « Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps que l’on dresse, c’est un être humain », disait Montaigne.

Enseigner dans un regard, enseigner à ne pas savoir ou, du moins, ne pas savoir trop vite, enseigner à douter, tel est le jeu qualitatif de tout pédagogue qui se fait philosophe. C’est un exercice de funambule où l’on se dresse sur un fil tendu entre un étudiant et un idéal de société. Que restera-t-il de ces carrés noirs numérisés ?

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