Le spectre du baseball à Montréal

«J’aimerais exposer les raisons pour lesquelles je me rebelle à l’idée que le baseball professionnel pourrait faire un retour chez nous — comme si nous n’avions donc pas tiré les dures leçons de la triste fin des Expos», écrit Gérard Bouchard.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «J’aimerais exposer les raisons pour lesquelles je me rebelle à l’idée que le baseball professionnel pourrait faire un retour chez nous — comme si nous n’avions donc pas tiré les dures leçons de la triste fin des Expos», écrit Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, l’auteur enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Je suis un amateur de sport, mais d’abord un citoyen. À ce titre, j’aimerais exposer les raisons pour lesquelles je me rebelle à l’idée que le baseball professionnel pourrait faire un retour chez nous — comme si nous n’avions donc pas tiré les dures leçons de la triste fin des Expos.

Ce qui fait ma fierté comme Québécois, et j’imagine que c’est le cas de la grande majorité d’entre nous, c’est ce que nous avons pu accomplir ensemble depuis cinq ou six décennies dans les sphères de l’économie, du social et de la culture. Plus précisément : la façon originale, éclairée et audacieuse dont nous avons souvent procédé. Ce qui est particulièrement remarquable, c’est d’avoir pu conjuguer des objectifs et des politiques qui paraissaient incompatibles à la lumière des parcours suivis par nombre de sociétés.

Nous avons réussi à combiner un nationalisme vibrant avec des politiques libérales, un genre de mariage dont on connaît peu d’exemples. Plus encore, non seulement ces deux orientations se sont trouvées en accord, mais elles se sont nourries l’une l’autre. Nos motivations à investir dans les politiques sociales, à lutter contre la pauvreté et les inégalités, à nous développer économiquement et culturellement étaient imprégnées d’une solidarité nationaliste. À ce jour, je ne connais pas de sociologues ou d’historiens qui soient réellement parvenus à démêler les racines de ce singulier mariage soudé par des valeurs de compassion et d’équité.

Dans le même esprit, nous sommes parvenus à faire coexister un entrepreneuriat très dynamique avec une vive sensibilité communautaire qui a inspiré elle aussi d’importantes réalisations. De même, appartenant à une nation minoritaire et fragile sur ce continent, nous avons néanmoins ouvert largement nos portes à une immigration diversifiée et avons modulé en conséquence notre identité. Le fait mérite d’être souligné de la part d’une population qui était traditionnellement très attachée à son homogénéité et y voyait la condition principale de sa survivance.

Il en a résulté une société qui, malgré ses modestes moyens, a réussi à s’ériger suivant un modèle original, aux antipodes de notre tout-puissant voisin. Et voilà justement une autre singularité : incontestablement américanisés sous divers rapports, nous avons su préserver une sensibilité et des façons de faire différentes.

On me pardonnera cette longue mise en place pour en arriver à mon sujet. L’idée de ramener le baseball professionnel à Montréal ne peut pas être plus contraire à tout ce que je viens d’évoquer. C’est un projet qui fait injure à ce que nous sommes et à ce que nous voulons être. Les arguments abondent :

1. Il faudra construire un troisième amphithéâtre appelé à devenir peut-être un autre éléphant blanc, comme le sont le Stade olympique et le Centre Vidéotron à Québec ;

2. On fait fi du précédent honteux et humiliant des Expos dont la fin a été lamentable alors que l’équipe, traînant dans le fond du classement, vivait de la charité de la ligue ;

3. On veut ressusciter le mensonge de « Montréal ville de baseball » : qui ne se souvient pas des assistances anémiques ayant contraint à la vente de l’équipe ?

4. On ignore les risques que voudront assumer les promoteurs du projet, dont l’un des principaux, nous dit le fiscaliste Alain Denault, conserve une partie de sa fortune dans un paradis fiscal (Journal de Montréal, 24 mars 2021).

5. Quelle est la probabilité qu’une équipe viable vienne s’établir ici en permanence ?

6. Quel sera le fardeau financier à prévoir compte tenu de l’explosion des salaires et des coûts qui agite présentement le baseball professionnel ?

7. Se trouvera-t-il suffisamment de millionnaires à Montréal pour acheter les loges hors de prix maintenant nécessaires à la survie d’une équipe ?

8. Au moment où nous sommes sollicités collectivement par de graves urgences, serait-il sage que notre société investisse dans ce genre d’aventure ?

J’ai dit des urgences ? En voici quelques-unes : le redressement de notre économie et de notre société après la pandémie, la lutte contre les dérèglements climatiques et la protection de l’environnement, le développement du numérique et de l’intelligence artificielle, le renflouement d’un système universitaire en piètre état, la réorganisation du système de santé, la lutte contre la pauvreté et les inégalités (qui sont reparties à la hausse depuis quelque temps), l’immense casse-tête que représente le vieillissement de la population, l’enlisement des finances publiques…

Bref, comment justifier un engagement dans un projet aussi branlant que coûteux, aussi égoïste que futile au moment où le Québec, engagé dans des eaux tumultueuses, a besoin de toutes ses énergies et de toutes ses ressources ? Il faut implorer nos administrations publiques de se montrer vigilantes, de ne pas encourager cette aventure insensée et encore moins d’y investir.

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