À propos de la pénurie de main-d’oeuvre

«Les besoins de travailleurs pour les entreprises manufacturières sont criants», explique l'autrice.
Photo: iStock «Les besoins de travailleurs pour les entreprises manufacturières sont criants», explique l'autrice.

Dans une chronique parue dans Le Devoir le 10 avril dernier, M. Jean-François Lisée fait ce qu’il appelle « l’éloge de la pénurie de main-d’œuvre ». Il omet toutefois d’illustrer les effets concrets de cette pénurie sur les entreprises et sur l’économie québécoise.

Faire l’éloge de la pénurie de main-d’œuvre, c’est fermer les yeux sur la réalité de milliers d’entreprises manufacturières forcées de refuser des commandes. Or, quand les manufacturiers québécois refusent des commandes et peinent à honorer leurs contrats actuels, faute de travailleurs, elles exportent moins et ne créent pas de nouvelles occasions d’affaires. Ce sont des entreprises ailleurs dans le monde, qui ont accès aux travailleurs et aux talents, qui en profitent.

Un besoin urgent

Parlons plus spécifiquement de l’impact de ce manque de travailleurs dans nos 24 000 entreprises manufacturières à travers le Québec, qui emploient 450 000 personnes et dont la réalité diffère de celles d’autres secteurs. En effet, selon Statistique Canada, la pénurie de main-d’œuvre est davantage un obstacle pour le manufacturier. Il est donc urgent de s’attaquer au problème de ce secteur en particulier.

En effet, les besoins de travailleurs pour les entreprises manufacturières sont criants. De nombreuses entreprises nous soulignent qu’elles doivent refuser des commandes parce qu’elles n’ont pas les travailleurs nécessaires, tant spécialisés (soudeurs, électromécaniciens, etc.) que non spécialisés (journaliers, manutentionnaires, commis, etc.).

Encore la semaine dernière, un manufacturier en région qui travaille à des projets d’infrastructures stratégiques m’expliquait que, faute de trouver suffisamment de travailleurs, il devait assurer le déplacement de plusieurs dizaines d’employés vers Montréal, matin et soir, pour être en mesure de compléter ses commandes. Vous pouvez imaginer que les coûts supplémentaires non prévus associés à ces allers-retours quotidiens sont de plusieurs millions de dollars. Et ce, même si le salaire qu’il offre est de 30 $ l’heure. La pression est si forte que cet employeur souhaite maintenant diminuer son volume d’activité.

On pourrait croire qu’il s’agit d’une anecdote. Il n’en est rien : les entreprises manufacturières dans toutes les régions du Québec font face aux mêmes problèmes.

Qui va pourvoir les postes vacants ?

17 530. C’est le nombre de postes vacants à pourvoir dans les entreprises manufacturières partout au Québec, selon l’Institut du Québec. Une hausse de 7 % par rapport à 2019, et alors que la main-d’œuvre continue de vieillir. Pourtant, le salaire horaire moyen dans le secteur de la fabrication au Québec, en 2021, était de 28,12 $, soit plus du double du salaire minimum.

Les entreprises se battent pour les mêmes candidats. On déshabille Pierre pour habiller Paul. Pendant ce temps, des entreprises considèrent l’idée de s’installer aux États-Unis, là où il y a des travailleurs.

Les postes vacants ne vont pas se pourvoir seuls. Des actions sont nécessaires.

Un coût direct pour le Québec

La main-d’œuvre est le nerf de la guerre.

Le virage 4.0, la robotisation et l’automatisation sont des avenues intéressantes qu’empruntent déjà nos entreprises manufacturières. Néanmoins, pour manœuvrer ces machines, il faut quand même des gens, bien souvent spécialisés et avec des compétences spécifiques. Et je n’aborde même pas les questions de littératie et de numératie dans le marché du travail actuellement, qui compliquent ce virage numérique.

Plusieurs solutions s’offrent au gouvernement pour appuyer les manufacturiers. Comme M. Lisée, je crois que la formation, la requalification de la main-d’œuvre et le rehaussement des compétences sont des avenues porteuses. Mais ce ne sera pas assez pour répondre à cet enjeu majeur : l’immigration temporaire et permanente doit faire partie de la solution.

Nous ne pouvons pas nous permettre que le secteur manufacturier, vital à notre économie, soit affaibli par le statu quo en ce qui concerne la pénurie de main-d’œuvre. Plutôt que de faire l’éloge de la pénurie, faisons l’éloge du savoir-faire québécois et donnons-nous les moyens de nos ambitions !

Réponse du chroniqueur

Chère Mme Proulx. Je ne suis nullement étonné par votre réponse. Vous plaidez évidemment pour votre paroisse et je comprends que chaque employeur qui trouve « son » immigrant pour pourvoir un poste vacant est heureux. Mais, globalement, l’utilisation de l’immigration pour contrer la pénurie de main-d’œuvre est un jeu à somme quasi nulle pour la nation, car elle génère presque autant d’emplois nouveaux que les emplois qu’elle aide à pourvoir. Mais détrompez-vous, ma chronique ne favorise nullement le statu quo. Je juge simplement qu’il est beaucoup plus utile, pour contrer la pénurie, de maximiser l’insertion en emploi, la formation, la requalification, l’automatisation. Ces actions ont toutes pour résultats d’enrichir directement les entreprises et les salariés, comme de faire reculer la pauvreté et la discrimination en emploi, des répercussions très bénéfiques pour tous.

19 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 14 avril 2021 00 h 57

    Davantage un obstacle?

    «selon Statistique Canada, la pénurie de main-d’œuvre est davantage un obstacle pour le manufacturier»

    En fait, en citant la même source que les 17 530 postes vacants dans le secteur manufacturier mentionnés dans ce texte, on peut constater que le taux de postes vacants dans cette industrie était au quatrième trimestre de 2020 de 3,9 %, à peu près égal à la moyenne (4,1 %), nettement inférieur à celui du secteur de la santé et de l'assistance sociale (6,0 %) et même à celui des services d'hébergement et de restauration en grande partie confiné (5,4 %). Je ne nie pas les problèmes que vit cette industrie, mais cela ne justifie pas des affirmations du genre.

    Source : https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/cv.action?pid=1410032601

  • Raynald Rouette - Abonné 14 avril 2021 06 h 47

    Jean-Francois Lisée a raison!


    Avec 150000 postes à pourvoir et le plein emploi, ça devrait être l'opulence au Québec?

    Alors comment expliquer toute la misère la pauvreté et les violences s'y rattachant autant à Montréal et ses environs, qu'ailleurs sur tout le territoire du Québec. Et ça ne cesse d'augmenter. Que d'illusions entretenues sciemment, tant sur le plan politique que financier...

  • Bernard Plante - Abonné 14 avril 2021 07 h 56

    Voir plus loin que le bout de son nez

    Mme Proulx écrit: "la pénurie de main-d’œuvre est davantage un obstacle pour le manufacturier. Il est donc urgent de s’attaquer au problème de ce secteur en particulier." et "Le virage 4.0, la robotisation et l’automatisation sont des avenues intéressantes qu’empruntent déjà nos entreprises manufacturières." Déjà?

    En 2005, un groupe de l'Université Laval a effectué une tournée des Chambres de commerce et de l'ensemble des industries du Québec pour les mettre en garde contre la pénurie qui allait tôt ou tard frapper le Québec (la pénurie étant mathématiquement démontrable, et donc prévisible), et pour les enjoindre à presser le pas au niveau de la formation et de l'automatisation. Le retard à de niveau étant, déjà à cette époque, important par rapport à des pays comme l'Allemagne.

    Plus de quinze ans plus tard, ces mêmes industriels appellent à l'aide en disant être pris de court... et en plaidant pour faire entrer des immigrants en masse alors que ce sauvetage des industries reporte directement la charge financière sur la société (tel que démontré par M. Lisee), en forçant l'ajout de services publics pour instruire et soigner les familles des immigrants.

    La solution passe maintenant par une transformation en profondeur du fonctionnement même des organisations (agilité organisationnelle), par de la formation intensive et par une accélération marquée de l'automatisation. S'y être pris il a quinze ans nous n'en serions pas là.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 avril 2021 08 h 15

    Non merci, on passe

    Est-ce que tout ce beau monde des manufacturiers exportateurs du Québec a entendu parlé de la 4e révolution industrielle de l’automation, de la robotique intelligente et de l’intelligence artificielle? La pénurie de main-d’œuvre n’est pas un obstacle pour le manufacturier, mais sa conversion vers l’automation oui. La plupart des manufactures au Québec sont encore à l’ère de la 2e révolution industrielle et voilà le pourquoi d’avoir une main-d’œuvre intensive. Ces types de manufactures ne peuvent plus faire compétition à celles qui sont automatisées partout sur la planète au point de vue technologique. De toute façon, leur fermeture est déjà annoncée.

    C’est beau aussi de parler du virage à la technologie 4.0, mais ces gens spécialisés et avec des compétences spécifiques ne poussent pas sur les arbres. Or, ne serait-il pas mieux de former les gens de chez nous à ces nouveaux savoirs technologiques? Qu’est-ce que cela donne de faire venir des gens qui œuvront comme manœuvre sans aucune compétence spécifique et vraiment aucun avenir pour pallier à un besoin vraiment à très court terme? On le sait déjà que l’immigration ne rajeunit pas la population, n’endigue pas le manque de main-d’œuvre, ne créé aucune nouvelle richesse, mais en revanche, induit un poids supplémentaire sur les services sociaux. Le coût de l’immigration au Québec est astronomique pour les contribuables québécois. Ici, je n’ai même pas parlé de l’empreinte écologique sur les écosystèmes marins et terrestres lorsqu’on augmente la population de façon artificielle.

  • Yves Corbeil - Inscrit 14 avril 2021 08 h 59

    Bernard Plante - Abonné 14 avril 2021 07 h 56
    Voir plus loin que le bout de son nez

    Absolument et quand cela aura été compris par tous les acteurs, ils nous éviterons d'ajouter encore plus de gens sur la liste des laissés pour compte avec la robotisation et l'intelligence artificielle indéniablement nécessaire et urgente afin de demeurer compétitif sur tous les marchés. Il faut vraiment être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître le piège géant dans lequel ils nous conduisent en continuant de nous marteler que la solution à la pénurie de la main d'oeuvre passe par l'immigration massive afin de combler une pénurie prévisible depuis des lustres démographiquement. Ces manufacturiers et leurs porte-parole ont failli à leurs obligations d'amélioration de leurs procédures pour des gains à court terme et nous comme société devrions accepter de faire venir des gens qui se retrouveront sur la paille avec tous les autres laissés pour compte quand ces avaricieux compléteront ce qu'ils auraient due amorcer depuis quelques décennies. Grrr, p.d.g des Manufacturiers et exportateurs du Québec, devriez être congédier pour rapporter de tel propos contreproductif pour le Québec.

    Merci M. Plante