À la défense de l’Antiquité

«Si l’on voulait définir un seul trait qui fait tout le prix de l’Antiquité, ce serait cette extraordinaire capacité qu’ont eue les Grecs à se décentrer d’eux-mêmes, fondement de l’humanisme», explique l'auteur. 
Photo: Olivier Zuida «Si l’on voulait définir un seul trait qui fait tout le prix de l’Antiquité, ce serait cette extraordinaire capacité qu’ont eue les Grecs à se décentrer d’eux-mêmes, fondement de l’humanisme», explique l'auteur. 

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

Un article de Stéphane Baillargeon nous apprenait récemment que la dernière trouvaille woke qui sévit dans les universités américaines — après qu’on eut voulu en bannir Homère et Ovide pour cause de « culture du viol » — visait carrément à « détruire la discipline des études classiques » (dixit le professeur d’histoire romaine de Princeton Dan-el Padilla Peralta), car celle-ci serait, selon Donna Zuckerberg, « impliquée dans le fascisme et le colonialisme [et] continue[rait] d’être liée à la suprématie blanche et à la misogynie ». Rien de moins.

Absolvons d’abord les Anciens de ce péché d’avoir été impliqués dans des événements ou des mouvements politiques dont ils n’ont pu avoir la moindre connaissance, et pour cause : fascisme et colonialisme sont apparus plus de deux mille ans après la fin du régime démocratique à Athènes et un bon millénaire après la chute de l’Empire romain ! Je sais bien qu’on ne prête qu’aux riches, mais il y a là tout de même un abus évident. Si on peut créditer Athènes et Rome d’avoir, sur le plan politique, durablement inspiré quelque chose à l’Occident, ce sont ses idéaux et ses valeurs démocratiques qui, de la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, ont été nourris par les réflexions d’Aristote et de Cicéron, les discours de Démosthène, les exempla tirés de Tite-Live et de Plutarque.

Quant au reproche que l’on peut faire aux sociétés grecques et romaines d’avoir été misogynes, il provient de cette manie que nous avons depuis quelque temps de tout percevoir par le petit bout de la lorgnette. Adopter un point de vue plus englobant permettrait de percevoir que cette infériorisation des femmes était un phénomène universel dans le monde antique : de ce point de vue, la femme grecque n’avait absolument rien à envier à la chinoise ou à la nubienne (il en va de même de l’esclavage, institution que l’on retrouve partout à cette époque). Il est donc pour le moins injuste de faire crédit de cette misogynie aux seuls Grecs et Romains. Malgré elle, la société grecque a d’ailleurs vu s’épanouir en son sein des femmes exceptionnelles (Aspasie et Hypatie notamment), et sa culture a donné naissance à d’inoubliables figures féminines (Andromaque, Antigone, etc.). Cette dernière est même devenue récemment une icône du féminisme, preuve qu’en histoire, rien n’est jamais univoque.

Hauteur de vue

En fait, si l’on voulait définir un seul trait qui fait tout le prix de l’Antiquité, ce serait cette extraordinaire capacité qu’ont eue les Grecs à se décentrer d’eux-mêmes, fondement de l’humanisme dont témoigne déjà, à l’orée de leur civilisation, l’Iliade, l’une des rares, sinon la seule des épopées de la littérature universelle à faire la part belle aux adversaires, au point qu’on a pu se demander si ce n’était pas le Troyen Hector qui en était le héros, avant ou du moins à parts égales avec le Grec Achille.

Quand je fais lire ou commenter ce texte en classe, je ne peux m’empêcher de faire remarquer à mes étudiants que cette hauteur de vue dont fait preuve le poète grec représente un véritable tour de force de l’esprit et à quel point le cinéma actuel (je pense surtout à nos films d’aventures ou de guerre) est en regard (sauf rares exceptions) profondément manichéen. Il serait certainement bon, à cet égard, que ces militants qui se présentent comme anti ceci et anti cela s’inspirent aujourd’hui d’une telle ouverture d’esprit. Ils en feraient preuve, entre autres, en ne jugeant pas les anciens Grecs et Romains sur la base de valeurs (par exemple l’égalité entre les femmes et les hommes) qui n’existaient pas de leur temps.

Un des antidotes au retour de la barbarie serait en effet de cesser d’avoir ainsi le nez collé sur le présent et, non pas de supprimer l’étude de l’Antiquité, mais au contraire d’en faire bénéficier le plus grand nombre d’étudiants et d’élèves en les amenant à découvrir toute la richesse et la complexité qu’elle recèle. Car nous avons encore bien des leçons à tirer de l’Iliadeet de l’Odyssée, de La guerre du Péloponnèse, comme du Protagoras et de La République, et de tant d’autres textes. Pensons seulement aux tragédies de Sophocle, dont les héros meurent ou sont punis pour avoir cru qu’ils avaient totalement raison et qu’ils étaient dans leur bon droit de condamner leurs adversaires, puisque la justice et la vérité absolue se tenaient, croyaient-ils, à leurs côtés. N’aurions-nous pas de nos jours quelque enseignement à recevoir de telles œuvres dramatiques ?

À propos de la fréquentation assidue des Anciens, voilà ce que Jean Cocteau répondait à ceux qui lui demandaient pourquoi il trouvait encore de l’intérêt à Sophocle : « Parce qu’il existe, disait-il, des choses neuves très vieilles et des choses vieilles toutes neuves. » Pour sa part, et sous ses apparences de nouveauté, l’aveuglement idéologique est, à n’en pas douter, une très vieille chose…

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