Faut-il vraiment réduire les seuils d’immigration?

«Quant à l’argument voulant que
les personnes immigrantes représentent
une charge pour les finances
publiques, mentionnons au contraire
qu’à mesure que les années passent
et que leur participation au marché
du travail s’accroît, leur contribution
au Trésor public (...) augmente
elle aussi», note l'autrice.
Photo: iStock «Quant à l’argument voulant que les personnes immigrantes représentent une charge pour les finances publiques, mentionnons au contraire qu’à mesure que les années passent et que leur participation au marché du travail s’accroît, leur contribution au Trésor public (...) augmente elle aussi», note l'autrice.

Dans une lettre parue le 9 avril, l’économiste et président du Parti québécois, Dieudonné Ella Oyono, affirmait que, devant la rareté de main-d’œuvre qui touche plusieurs secteurs de l’économie québécoise, « augmenter les seuils d’immigration n’est pas une solution soutenable à long terme, ni du point de vue économique (chômage élevé) ni du point de vue social (pression sur les services publics). » Cette conclusion nous semble toutefois fondée sur des prémisses erronées.

La position que défend M. Oyono se base sur un examen du taux de chômage des immigrants reçus au Canada entre 2016 et 2020. Or, on devrait plutôt faire remonter l’analyse à 2006, puisque les données publiées à cet égard par Statistique Canada remontent à cette année. Il en ressort un portrait plus complet et on évite ainsi la comparaison avec 2020, une année atypique en raison de la pandémie.

Entre 2006 et 2019, le taux de chômage des immigrants reçus âgés de 15 ans et plus a diminué de 45 % au Québec, passant de 12,8 % à 7 %. Cette diminution s’est observée chez toutes les catégories d’immigrants, des plus récemment arrivés aux plus anciennement établis. Le taux de chômage de la population née au pays a pour sa part diminué de 38 % durant cette période, passant de 7,4 % à 4,6 %.

La raison de cette embellie est fort simple : depuis la crise de 2008, la croissance de l’économie a été soutenue, les baby-boomers ont quitté par milliers la population active après avoir atteint l’âge de la retraite, et le nombre de postes vacants dans les entreprises du Québec s’est multiplié, dont une majorité pour des emplois requérant peu de formation ou d’expérience. Cette situation a profité aux personnes récemment entrées sur le marché du travail, dont les personnes immigrantes.

Dans ce contexte, pourquoi se priverait-on de la contribution de celles et ceux qui ont le projet de s’installer au Québec, notamment pour pouvoir y vivre en français ? Selon un argument souvent mis en avant, plus le nombre de personnes immigrantes augmente dans un pays, plus il deviendrait difficile de les intégrer. Dans une étude parue en 2019, l’IRIS montrait au contraire que les États qui affichent les proportions les plus grandes d’immigrants sont aussi ceux qui les intègrent le mieux sur le plan économique. On le voit d’ailleurs en Ontario où, comme le souligne M. Oyono lui-même, le taux de chômage des immigrants reçus est plus bas qu’au Québec, alors que la province de Doug Ford accueille, toutes proportions gardées, plus d’immigrants que celle de François Legault.

Quant à l’argument voulant que les personnes immigrantes représentent une charge pour les finances publiques, mentionnons au contraire qu’à mesure que les années passent et que leur participation au marché du travail s’accroît, leur contribution au Trésor public (et donc au financement des services publics) augmente elle aussi.

Certes, les inégalités persistantes entre travailleurs immigrants et natifs exigent, comme le souligne là encore M. Oyono, que l’on se donne les moyens d’y remédier. Augmenter le nombre de cours de francisation et faciliter la reconnaissance des diplômes et des expériences acquis à l’étranger sont bien entendu des mesures qui font partie de la solution, mais lutter contre la discrimination en emploi, qui touche particulièrement les personnes racisées, l’est tout autant.

L’immigration ne pourra à elle seule remédier au manque de main-d’œuvre que connaît le Québec et qui s’accentuera dans les années à venir, étant donné le vieillissement de la population. Par contre, réduire les flux migratoires en provenance de l’étranger ne fera qu’aggraver le problème. Inversement, il faut éviter de voir les personnes qui souhaitent s’installer au Québec comme une simple force de travail au service des entreprises et plutôt les considérer comme des citoyennes et des citoyens à part entière qui apportent beaucoup plus qu’ils ne coûtent à la société d’accueil. C’est là une des clés de leur intégration.

Peut-être y a-t-il des raisons politiques qui en poussent certains, à l’instar de M. Oyono, à rejeter l’idée d’une hausse des seuils d’immigration. Cependant, les raisons sociales et économiques le plus souvent invoquées pour défendre une telle position reposent sur une analyse inexacte de la situation des personnes immigrantes au Québec.

10 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2021 08 h 07

    Et si la réponse était de former les gens qui sont déjà chez nous?

    Si on prend les données de Statistique Canada de 2006, on nous pourrait croire aussi que la langue française est en plein essor hors Québec, ce qui était complètement faux. Disons poliment qu’il faut prendre avec un grain de sel ces données qui nous donnent les réponses qu’on veut puisque c’est cette entité qui pose les questions. Toujours plus facile d’avoir la réponse qui fait notre affaire lorsque c’est nous qui posons les questions.

    Ceci dit, même si d’autres provinces accueillent plus d’immigrants que le Québec, personne ne répond à la question fondamentale de la raison d’être de l’immigration massive. Quelle est la vision à court, moyen et long terme? Personne ne dit rien à part de la chambre de commerce qui aime bien ce flux de travailleurs pour faire baisser les salaires.

    Il faut le dire, il en coûte 5 milliards par année au Québec pour accueillir des immigrants, ceci même si leurs contributions augmentent au fil des ans. En fait, ils ne repaireront jamais tous les coûts associés à leur intégration émanant du filet social. Nous serons toujours déficitaire.

    Pour les diplômes et l’expérience professionnel acquis à l’étranger, il est souvent très difficile de vérifier ceci sans une évaluation en bonne et due forme selon les normes québécoises.

    L’auteure semble être d’accord que l’immigration ne pourra pas remédier au manque de main-d’œuvre ainsi que pour le vieillissement de la population. On sait aussi que cela n’améliore pas le portrait de chômage ainsi que la création de richesse. Si on ajoute les pressions indues sur les charges sociales qui dépassent déjà les 100% du système, alors que reste-t-il? Quels sont les avantages de l’immigration pour la société d’accueil? Il semble que tous les bénéfices vont aux immigrants.

  • Huguette Jean - Abonné 12 avril 2021 08 h 44

    Faut-il vraiment réduire les seuils d'immigration?

    Tout à fait d'accord. De plus, j'ai remarqué que les immigrants francophones s'expriment souvent beaucoup mieux en français que les Québécois dits de souche...

    • Marc Bourdeau - Abonné 12 avril 2021 14 h 25

      On a encore de vieux préjugés de colonisés à cet égard. Observons seulement la qualité très supérieures de nos arts de la scène, du cinéma, de la chanson, de la musique et du chant. On n'a rien à envier à la France à cet égard, ce sont plutôt à eux de nous envier...

      J'ai souvent eu l'occation d'observer que les Français ont une connaissance médiocre de leur propre langue et culture. Du moins ceux qui viennent s'installer au Québec... La connaissance de leur propre langue, après leurs années d'études préuniversitaires et même universitaires est souvent décriée, à juste titre, comme j'ai eu souvent l'occasion de le vérifier. Ils ne sont pas tous des Houellebecq ou des Finkielkraut...

  • François Beaulé - Inscrit 12 avril 2021 08 h 46

    La raison environnementale

    Mme Posca évoque des raisons économiques, politiques ou sociales pour justifier les quotas d'immigration. En passant, j'utilise le terme « quota » plutôt que « seuil » puisque celui-ci à un sens de minimum alors que la question est ici de la limite maximale dans le nombre d'immigrants.

    Comme la plupart des économistes, madame Posca évacue la dimension environnementale dans son évaluation des quotas d'immigration souhaitables. Or la démographie est un déterminant majeur des problèmes environnementaux. Plus la population augmente, plus la consommation par habitant augmente, plus la consommation globale augmente et pires sont les dommages faits à la nature.

    La raison environnementale devrait mener tous les pays à une réduction de leur population. Les pays riches notamment puisque la consommation par habitant y est plus élevé que dans les pays pauvres. Les économistes n'intègrent pas dans leur discours la nécessité d'une décroissance démographique. Comme si les problèmes environnementaux devaient être traités à part, comme si la Terre pouvait accueillir une croissance économique et démographique infinie. Ce déni des limites de notre planète est dangereux.

  • Pierre Langlois - Inscrit 12 avril 2021 11 h 49

    Que cela fasse notre bonheur ou non, seuls les immigrants peuvent empêcher notre assimilation à la culture anglaise.

    Il n'y a aucune raison économique de s'opposer à l'immigration. Le Québec est capitaliste. Dans ce système, une augmentation de la population ne peut être que bénéfique : ce sont essentiellement les ressources humaines qui enrichissent un pays. Plus les ressources humaines sont nombreuses, plus elles créent de la richesse. Les USA, pays d'immigrants, en sont la preuve éclatante.

    Les personnes opposées à l'immigration ont d'autres raisons. Pour un petit nombre, c'est bêtement raciste : il adhère à la théorie du grand remplacement selon laquelle le peuple québécois de souche francophone est délibérément substitué par des peuples de « races » différentes. Pour la plupart, toutefois, c'est la crainte de l'assimilation anglaise. Ces personnes voient bien qu'une importante minorité d'immigrants est davantage attirée par cette culture. Elles voient aussi que même des Québécois francophones n'échappent pas à cette attraction. Alors, elles ont peur et pensent que la solution consiste à se replier sur soi.

    Malheureusement, le repli accentuera notre risque d'assimilation. En refusant de recevoir autant d'immigrants que le ROC (Rest of Canada) et les USA, nous diminuons notre poids démographique. Ainsi, nous perdons, petit à petit, les forces économiques et politiques nécessaires à notre survie et à notre épanouissement. En fait, nous nous tirons stupidement dans le pied.

    Que le Québec soit libre ou non, pour qu'il reste français, il faut plus d'immigrants. Je dirais même plus que chez nos voisins anglophones afin d'augmenter notre pouvoir économique et politique. Les immigrants ne sont pas un problème ; ils sont la solution pour éviter l'assimilation anglophone. Le problème des Québécois francophones est de convaincre les immigrants de vivre ici en français. La loi 101 aide : de mémoire, 94 % des Québécois peuvent soutenir une conversation en français. Mais cette loi est un bâton sans carottes. Il ne suffit pas de savoir parler français ; il faut aimer vivre en français.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2021 23 h 00

      « Seuls les immigrants peuvent empêcher notre assimilation à la culture anglaise ».

      Cela, c'est la meilleure.

      « Plus les ressources humaines sont nombreuses, plus elles créent de la richesse »

      Plus les richesses humaines sont nombreuses, plus notre planète en arrache. Voir le commentaire de M. Beaulé.

      Les USA ont accepté des immigrants lorsque leur pays était vide et non construit. Maintenant il est plein et construit.

  • Germain Dallaire - Abonné 12 avril 2021 12 h 35

    L'éléphant dans la pièce

    Qu'en termes pudiques ces choses là sont dites! Cet éléphant, c'est évidemment la situation catastrophique du français. Tous les voyants sont au rouge. Même Justin Trudeau et Mélanie Joly le constatent ce qui n'est pas peu dire. Qu'on veuille ou non, la situation du français implique en premier lieu le comportement des immigrants. Ce n'est pas un hasard si la mesure phare de la loi 101 était l'obligation pour les allohones de fréquenter l'école française au primaire et secondaire. Même s'il ne s'agit pas du seul facteur, on doit constater que l'application de cette mesure a permis une amélioration de la situation dans les années 70, 80 et 90.
    D'autre part, on doit prendre en considération le fait qu'au cours des quinze années de régime libéral, les niveaux d'immigration ont été considérablement augmentés. Point n'est besoin d'être paranoïaque pour dire qu'en fédéralistes zélés qu'ils sont, les libéraux y ont vu une bonne occasion de réduire le poids démographique d'une majorité francophone dangereusement souverainiste. Tout cela maquillé évidemment sous des arguments économiques faisant le plaisir du consei du patronat. Venant du parti libéral, on peut le comprendre. Mais venant de l'IRIS, c'est autre chose. J'aurais osé croire que l'intégration à l'emploi n'est pas le seul élément que comprend le mot social qu'on trouve dans son acronyme. En tout cas, une chose est sûre, le conseil du patronat doit applaudir à deux mains!