Dégonfler le déficit commercial du Québec envers la Chine

«En imputant à la Chine l’ensemble de la valeur des exportations, on exagère les exportations chinoises, dont notre dépendance commerciale envers ce pays», écrit l'auteur.
Photo: Stringer Agence France-Presse «En imputant à la Chine l’ensemble de la valeur des exportations, on exagère les exportations chinoises, dont notre dépendance commerciale envers ce pays», écrit l'auteur.

Le déficit commercial du Québec envers la Chine est l’objet de beaucoup de préoccupations. En 2019, les importations provenant de Chine représentent environ 12 % de toutes les importations totales du Québec, une forte hausse de près de 60 % sur une période d’environ 15 ans. Les exportations du Québec vers la Chine totalisent pour leur part une maigre part de 3,3 milliards en 2019, ce qui laisse un déficit commercial considérable de 9,6 milliards.

Ces chiffres sont impressionnants, mais comportent une illusion qui a pour effet d’exagérer notre déficit commercial avec la Chine. Cela s’explique par la façon par laquelle on comptabilise généralement le déficit commercial international. Même si, depuis plusieurs années, les pays n’exportent plus des produits assemblés grâce à des pièces et à de la main-d’œuvre purement locales, on continue de calculer le commerce international comme si on était à cette époque.

De nos jours pourtant, les pays exportent globalement des produits intermédiaires qui sont par la suite utilisés dans un assemblage final. En 2019, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) estimait que plus des deux tiers du commerce international passent par des chaînes de valeur mondiales dans lesquelles la production traverse au moins une frontière, et généralement même plusieurs, avant l’assemblage final.

Comme on s’en doute, la Chine se trouve souvent à la fin de nombreuses chaînes de valeur mondiales. Ainsi, même si un produit porte l’étiquette « Made in China », cela ne signifie pas que la Chine produit l’essentiel de la valeur ajoutée. En imputant à la Chine l’ensemble de la valeur des exportations, on exagère les exportations chinoises, dont notre dépendance commerciale envers ce pays.

Un iPhone X vendu au Québec, mais assemblé en Chine par exemple, ajoute des centaines de dollars (370 $ US selon une estimation) au déficit commercial du Québec envers la Chine, car on considère ce produit comme une exportation chinoise en direction du Québec, et ce, même si le plus gros du gain de la production de l’iPhone se réalise… aux États-Unis.

Jason Dedrick, Greg Linden et Kenneth L. Kraemer ont calculé la valeur qui reste en Chine sur la production d’un iPhone. Les composants les plus précieux qui sont intégrés dans un iPhone (l’écran tactile, les puces, les microprocesseurs, etc.) ne sont pratiquement jamais fabriqués en Chine. Apple achète les composants à partir des États-Unis et les fait expédier en Chine, puis ils quittent la Chine à l’intérieur d’un iPhone pour aller sur les divers marchés, dont le Québec.

Jason Dedrick et ses collègues estiment que, sur le coût total de l’iPhone, seulement 8,46 $ US, ou 3,6 % du total, restent en Chine contre 68,69 $ US pour les États-Unis, 67,70 $ US pour le Japon, 47,84 $ US pour Taïwan, 16,40 $ US pour la Corée du Sud et 6,56 $ US pour l’Europe. Les auteurs estiment également qu’environ 283 $ US de bénéfice brut sur le prix de vente au détail vont directement dans les coffres d’Apple. Ils concluent que la Chine obtient beaucoup d’emplois mal payés (que les Américains et les Québécois ne veulent plus), tandis que les bénéfices vont un peu partout dans le monde.

Cette situation rend donc les estimations du solde commercial des pays complètement irréalistes, et elles exagèrent indûment le degré d’interdépendance commerciale avec la Chine. Lorsqu’on corrige la méthode de calcul pour éliminer ce problème, le déficit commercial des États-Unis en produits technologiques avec la Chine, par exemple, est à peu près réduit de moitié selon l’OMC. Les chiffres des exportations au niveau mondial passent, pour leur part, de 29 % à environ de 20 % en 2017, une diminution de 30 % toujours selon l’OMC.

La situation est globalement la même au Canada. Comme l’a démontré Francis Vailles dans un article de 2017 en se basant sur une étude de Statistique Canada, avec une nouvelle méthode de calcul basée sur la « valeur ajoutée », les exportations du Québec passent de 26 % à 19 % de son PIB, alors que pour l’ensemble du Canada, les exportations passent de 30 % à 22 %. Le changement de perspective est considérable.

Cette situation explique pourquoi la Chine veut augmenter les composantes chinoises dans les chaînes de valeur, notamment avec sa politique « Made in China 2025 » lancée en 2015. Ce programme stratégique a pour finalité d’accélérer la fabrication et l’industrialisation du pays, d’augmenter la qualité de la production au pays afin de la faire passer d’une production « low tech » à une production à forte valeur ajoutée. Pour ce faire, le gouvernement chinois cherche à faire du pays un chef de file mondial dans les domaines des énergies vertes, de l’aérospatiale, des semi-conducteurs, des biotechnologies et des nouvelles technologies de l’information, dont la 5G.

Cette politique vise à affranchir la Chine de sa trop grande dépendance envers les fournisseurs étrangers, notamment américains. L’objectif est d’augmenter à 70 % d’ici 2025 la production de pièces chinoises dans les chaînes de valeur de produits assemblés au pays. Cette réforme était rendue nécessaire en raison de la concurrence de plus en plus forte d’autres pays émergents de la région, comme le Vietnam, qui cherchent à attirer la production à bas coût. Afin de maintenir son taux de croissance et son niveau de vie et de procurer des emplois à la génération montante de Chinois plus éduquée, la Chine devait modifier ses stratégies de développement économique.

7 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 12 avril 2021 05 h 03

    Pour soixante ans, un port à conteneurs Chinois à Québec ?

    Aux termes d'une Entente secrète signée en mai 2019 entre l'Administration portuaire de Québec (APQ), le Canadien National (CN) et le conglomérat Chinois Hutchison Ports, l'actuel Port Fédéral à Québec deviendra principalement un port à conteneurs sous gestion Chinoise pour les prochains soixante ans (60), un projet stratégique plutôt qu'économique, à l'entrée océanique du corridor international de transport maritime Saint-Laurent/Grands lacs. Revue de presse: https://e473d177-9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_63e7ca6ed58345fe85f40306a2c7125b.pdf

    • Jean-Yves Papineau - Abonné 12 avril 2021 15 h 38

      Est-ce que le Gouvernement chinois est derrière cet investissement dns sa stratégie de la nouvelle route de la soie ?
      À HongKong, Hutchison-Wampoha était le "holding" du milliardaire Li Kashing, ami du Québec quand j'y étais le Délégué du Québec.,
      Son fils, Victor Li, est citoyen canadien et réside au Canada.
      Espérons que le gouvernement canadien a bien fait son enquète de sécurité avant de donner son accrd à ce projet.
      jean-yves papineau
      abonné

    • Léonce Naud - Abonné 12 avril 2021 16 h 48

      Réponse à Jean-Yves Papineau : lisez la Revue de presse dont j'ai inscrit le lien internet ci-haut (pages 4 à 46), sans oublier de poursuivre les nombreux liens qu'on y trouve, notamment ceux qui mènent à des études du Naval War College (Newport) et à plusieurs documents européens ou asiatiques.

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 avril 2021 08 h 35

    Ah ben...

    C'est bizarre mais quand je vais au magasin pour acheter quelque chose, la très grande majorité des objets offerts sont étampés « Made in China ». Que ce soient les ustensiles du cuisine, des vêtements ou de l'électronique, c'est toujours la même chanson. Si on fait attention et qu'on veut acheter des produits faits ailleurs, c'est souvent passablement difficile voire impossible. Alors, ce n'est pas très convainquant de parler de « dégonfler » le déficit commercial surtout quand les produits sont simples et n'impliquent que très peu de composantes comme, par exemple, le vêtement ou les ustensiles de cuisine.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2021 09 h 06

    La régionalisation a bien meilleur goût

    La mondialisation n’est pas une maladie imaginaire, mais un virus qui gangrène toutes les sociétés du monde. Le Québec est déficitaire commercialement à la hauteur de 10 milliards par année avec la Chine et cela augmente à toutes les années. Nul besoin de comptabiliser quoi que ce soit, une petite visite à n’importe quel magasin et vous serez peiné de trouver un produit fabriqué au Canada et encore moins au Québec. Non, le plus gros gain d’un iPhone n’est pas aux États-Unis, mais bien en Chine. La recherche est faite aux USA avec quelques ingénieurs, mais le total de la production des produits sont assemblés avec des petites mains chinoises féminines. La réseau de distribution d’Apple est dans un tiers pays, l’Irlande, pour éviter de payer le moins d’impôts possible, paradis fiscaux obligent. Ce ne sont pas les composants du iPhone qui sont dispendieux, mais bien la main-d’œuvre qui est y associée et donc voilà le pourquoi de l’apport de la population esclave de la Chine.

    On parle beaucoup ici des ressources naturelles, minières ou autres, qui proviennent soit des États-Unis ou bien du Canada, mais celles-ci ne seront jamais remplacées une fois consommées. Cela ne contribue pas aussi à faire travailler beaucoup de gens de chez nous. On se rappelle des années 60 où on fabriquait nos produits chez nous et on avait le plein emploi et surtout, la dignité socio-économique pour élever nos familles nombreuses.

    Alors, pour le « Made in China », on pourrait s’en passer ici non seulement à cause de l’appauvrissement de notre société, du déficit commercial international, mais aussi pour ceux qui ont à cœur de sauver la planète des changements climatiques. La mondialisation accentue le problème des GES et la destruction des écosystèmes marins et terrestres ainsi que la biodiversité qui en découle. L’Empire du Milieu représente à lui seul 30% de tous les GES de la planète et cela continue à augmenter.

  • Guy Lafond - Inscrit 12 avril 2021 10 h 17

    Legacy

    Tous nos efforts en recherches scientifiques, en collaborations inter-étatiques, en commerce international, en intelligence artificielle nous ont fait faire des pas de géant en à peine quelques décennies. Par contre et pour d'autres espèces vivantes sur Terre très probablement, il s'avère que nous les humains avons fait notre entrée dans le XXIe siècle avec fracas et avec beaucoup d'égoïsme.

    Nos acquis en technologies de toutes sortes doivent maintenant être réévalués. Certains acquis seront approuvés et protégés, ok, d'autres par contre devront être écartés en fonction de leurs potentiels dangereux et de leur faible pouvoir de cohésion pour la protection de l'environnement et de la biodiversité. Cela s'appelle "faire de l'épistémologie". Faisons confiance à l'ONU qui a identifié 17 objectifs de développement durable. En effet, l'ONU nous rappelle sans cesse que nous allons parfois beaucoup trop vite en agissant seulement pour le profit, pour le PIB de nos pays respectifs et ce sans trop réfléchir sur les limites planétaires. Svp, cessons de nous disputer sur des chiffres et cessons de nous battre pour des parts de marché. Levons plutôt les yeux vers les étoiles pour nous rappeler encore et encore que nous voguons tous sur un même vaisseau spatial dans l'infini qui se trouve très haut au dessus de nous. Hélas l'infini des ressources matérielles n'existe pas sur Terre! Et si nous faisons bien nos devoirs, si nous faisons vraiment équipe avec le végétal qui nous procure de l'oxygène. alors nous accepterons de diminuer nos dépendances aux énergies fossiles, aux plastiques, etc. Svp, diminuons le nombre de déplacements de nos navires porte-conteneurs. Prenons des décisions qui ont plus de sens et qui assureront sans équivoque un avenir sain aux générations montantes.

    J'adore mon vélo qui préserve ma santé. Et vous?

    https://www.goodplanet.info/vdj/quels-liens-entre-pandemie-et-biodiversite/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=les-depeches-goodplanet-ma

  • Jean-Yves Papineau - Abonné 12 avril 2021 15 h 03

    l'objectif du parti communiste chinois contre la pauvreté

    Xi Jinping a proposé un revenu minimum annuel équivalent à US$ 6,000. La contrepartie occidentale se situe à environ US$ 60,000.
    C'est US$ 1.00 de l'heure en Chine avec 1.4 milliards de population contre +/- US$ 10,00 de l'heure içi.
    jean-yves papineau
    abonné