Hans Küng, théologien contestataire et flamboyant

«Hans Küng fut surtout connu comme un contestataire véhément, car il défendait haut et fort l’urgence de réformes sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, le contrôle des naissances, entre autres», écrit l'auteur.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse «Hans Küng fut surtout connu comme un contestataire véhément, car il défendait haut et fort l’urgence de réformes sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, le contrôle des naissances, entre autres», écrit l'auteur.

Hans Küng, qui a enseigné à l’Université de Tübingen, s’est éteint le 6 avril à l’âge de 93 ans. Aucun théologien n’a jamais été plus connu ni plus apprécié du grand public puisque ses livres se sont vendus à des millions d’exemplaires. Plusieurs de ses livres, dont Être chrétien (1974), Dieu existe-t-il ? (1978) et Vie éternelle ? (1982), qui restent de remarquables sommes de théologie et de philosophie, ont trôné au sommet des listes des ouvrages les plus vendus en Allemagne.

Comme ses cours, ses œuvres rayonnaient de clarté et d’intelligence, ayant surtout le mérite d’aborder de manière frontale les questions cruciales et les irritants de l’Église, et plus généralement de la religion dans le monde contemporain, et de leur proposer des solutions franches et raisonnées.

Il fut surtout connu comme un contestataire véhément, car il défendait haut et fort l’urgence de réformes sur le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, le contrôle des naissances, etc. Personne n’a défendu ces causes avec plus de verve ni plus de retentissement que lui.

Ce théologien sûr de lui, médiatique, polyglotte et globe-trotteur, qui a souvent visité le Canada et qui a accordé un entretien au Devoir en 2007, a connu une ascension fulgurante. Après une thèse sur la théorie de la justification (1957) du protestant Karl Barth, où il montrait que les différences entre les protestants et les catholiques étaient minimes, il fut nommé professeur de théologie catholique à Tübingen en 1960 à l’âge de 32 ans. De 1962 à 1965, il fut, avec Joseph Ratzinger, l’un des periti ou experts conseillant les influents cardinaux allemands lors du concile Vatican II, qui fut le grand moment d’ouverture et d’aggiornamento de l’Église. Il y a rencontré le cardinal Paul-Émile Léger de Montréal, dont il estimait l’élan réformateur. De retour en Allemagne, il recruta à Tübingen en 1966 son brillant collègue Ratzinger, dans lequel il croyait reconnaître un autre réformateur. Ratzinger fut bientôt scandalisé par le mouvement de contestation qui régnait à Tübingen et accepta en 1969 un poste dans la paisible Université de Ratisbonne, où il prononcerait un discours célèbre en tant que pape en 2006.

Küng fut pour sa part transporté par le vent de réforme qui déferlait alors sur l’Occident et qui avait conduit à Vatican II. S’il applaudissait à l’ouverture du concile aux autres confessions et à sa réforme de la liturgie, il jugeait qu’il n’était pas allé assez loin dans les réformes internes de l’Église. Dans un livre percutant de 1970 (Infaillible ?), ce redoutable spécialiste d’ecclésiologie (Structures de l’Église, 1962 ; L’Église en concile, 1963 ; L’Église, 1967) mit en question le dogme de l’infaillibilité papale.

Ce best-seller contribua à sa notoriété, mais suscita la méfiance du Vatican. Déçu par son encyclique Humanae vitæ (1968), Küng craignait que le pontificat de Paul VI (1963-1978) ne mette en péril les acquis de Vatican II.

Puis arriva Jean Paul II, leader charismatique et premier pape non italien depuis plus de quatre siècles, ce qui était une réforme en soi, mais chez qui Küng soupçonna très tôt un autre esprit restaurateur. Pour souligner le premier anniversaire de son pontificat, Küng publia une critique sévère de Jean Paul II dans le plus grand quotidien allemand. Quelques mois plus tard, le 18 décembre 1979, Jean Paul II lui retirait sa mission canonique, c’est-à-dire le droit d’enseigner la théologie catholique. Sa faculté devait alors le suspendre de ses fonctions. Ce jour-là, je me rendais tranquillement au cours de Küng quand je fus surpris par la présence de nombreux journalistes et de camions de chaînes de télévision, allemandes et internationales, devant le « Kupferbau », l’édifice où devait avoir lieu son cours.

On aurait pu penser qu’un attentat terroriste s’y était produit. La sensation du jour et des semaines suivantes était celle de l’invraisemblable coup de force du Vatican contre l’un de ses plus populaires théologiens. Le lendemain, la ville entière marqua sa solidarité avec son professeur déchu par une procession aux flambeaux qui mobilisa plus de 20 000 personnes dans une ville universitaire de 70 000 habitants. Tous ceux qui y participaient avaient le sentiment de vivre un moment important.

L’Université de Tübingen ne voulait évidemment pas perdre ni suspendre un intellectuel de l’envergure de Küng et créa pour lui un institut de théologie œcuménique, indépendant de la Faculté de théologie. Sa suspension par le Vatican eut pour effet de décupler sa notoriété.

À la tête de son nouvel institut, il développa l’ambitieux projet d’une éthique mondiale qui pourrait fédérer les grandes religions et relativiser leurs différences. Après avoir longtemps pratiqué le dialogue entre les confessions chrétiennes, il fut un précurseur du dialogue interreligieux.

En 2005, il fut reçu à Castelgandolfo par son ex-collègue Ratzinger, devenu Benoît XVI. Le pape a alors salué l’éthique mondiale développée par Küng. Ce ne fut pas beaucoup souligné, mais le fait que Benoît XVI a accepté de recevoir Küng était un désaveu tacite de sa condamnation par son prédécesseur Jean Paul II. Notre monde confiné perd un théologien visionnaire et flamboyant, comme il n’y en aura plus beaucoup.

À voir en vidéo