Libre opinion: La canadianisation de l'enseignement universitaire

Principal organisme subventionnaire canadien dans le domaine des sciences humaines et sociales, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) entend, plus de 25 ans après sa fondation, revoir son rôle et ses responsabilités afin de faire face, précise son président, Marc Renaud, aux «nouveaux défis» du XXIe siècle. Le Conseil a élaboré un «cadre de travail» et entrepris une consultation auprès de la communauté universitaire canadienne. Un rapport final doit être déposé en octobre prochain.

Le projet est ambitieux. La priorité est de s'assurer que «la recherche se transforme en un savoir partagé», ce qui signifie une multiplication des partenariats et aussi une maximisation de l'incidence de la recherche. Les mots clés sont équipe (et réseau), interdisciplinarité, partenariat et transfert des connaissances (ou application).

Il s'agit de passer d'un «ancien» système de recherche à un «nouveau»: l'ancien, c'est la dispersion, le cloisonnement des disciplines, la fragmentation des savoirs et l'isolement des chercheurs; le nouveau se caractérise par les connexions continues à travers tout le Canada, l'interdisciplinarité, la synergie, l'ouverture au monde, etc.

Afin de passer d'un système de recherche à l'autre et de permettre aux sciences humaines de «jouer pleinement leur rôle dans le Canada du XXIe siècle», sont proposées d'importantes transformations structurelles dont les plus importantes sont les «confédérations du savoir» (regroupements de 20 à 30 chercheurs autour de problèmes complexes) et les instituts de recherche (groupes de 200 à 300 chercheurs) consacrés à des questions de portée générale de première importance, comme les villes, l'environnement, les peuples autochtones. [...]

Une vision utopique?

Il y a, dans la façon de comparer les deux temps ou les modes de recherche, quelque chose de caricatural, et l'image que l'on donne de l'avenir de la recherche au Canada a quelque chose d'utopique. On transpose par ailleurs aux sciences humaines et sociales un modèle du secteur des sciences dites dures, sans tenir compte de la réalité des sciences humaines au Canada.

Les formules de confédération et d'institut apparaissent fascinantes, mais correspondent mal à la réalité de la recherche en sciences humaines et sociales. On présente l'Institut canadien de recherches avancées comme le meilleur exemple de confédération, alors qu'il s'agit d'une formule élitiste qui soulève tout le problème du recrutement des membres (par cooptation?).

Quant aux instituts, ils s'apparentent à ce qu'on a dans le domaine de la santé et à ce qui est loin de plaire à tous les chercheurs dans le domaine de la recherche biomédicale. Quelle évaluation a-t-on faite des instituts de santé? Et puis, deux problèmes se posent. D'abord, le choix des thèmes et, ensuite, la gestion de tels organismes, qui risquent de devenir de petits monstres administratifs avec plus de 200 chercheurs. Il vaut mieux mettre en place des structures légères, souples, qui puissent s'adapter à l'évolution des connaissances et aux différents modes de regroupement des chercheurs et éviter les dangers toujours présents du monopole et du mandarinat.

Les sciences humaines ont souvent des objets à caractère local, par exemple en histoire ou en littérature. Le chercheur qui travaille sur la Nouvelle-France, la rébellion des Patriotes, un auteur québécois ou le syndicalisme québécois n'a pas nécessairement intérêt à se mettre en équipe avec des chercheurs canadiens. Souvent, lorsque les études deviennent canadiennes, elles prennent une dimension comparative — par exemple, la comparaison Québec-Ontario.

On peut certes créer des «confédérations», mais elles risquent d'être artificielles. Les réseaux auxquels s'insèrent les chercheurs sont souvent plutôt nord-sud (États-Unis) qu'est-ouest. La volonté d'intégration canadienne correspond en fait à une visée politique. En sciences, on y est plus facilement amené en raison du coût des grands équipements qu'il faut partager. Si on regarde ce qui se passe en Europe, on voit bien que les projets d'équipe et de réseau se font maintenant non pas au plan national, mais au plan européen et international. Il faudrait adopter ici la même perspective et dépasser le cadre canadien. [...]

Les bourses

Le CRSH gère actuellement un important programme de bourses pour les étudiants. Il n'est pas question de le faire disparaître, mais de lier l'attribution des bourses à l'«efficacité» des lieux de formation (départements et centres de recherche), qui se verraient alors confier la gestion des fonds pour recruter et conserver les «meilleurs étudiants».

On comprend que le Conseil veuille se libérer de cette tâche difficile, mais il faut éviter de transférer complètement la sélection des candidats au seul niveau local. Le critère d'attribution doit être la qualité du dossier et du projet du candidat, et non la qualité de son établissement d'appartenance ou de formation. Il faut aussi donner la possibilité à des étudiants canadiens d'aller poursuivre des études supérieures à l'étranger. C'est indispensable, surtout si on veut maintenir et développer des «connexions» avec le monde.

La visée est encore ici politique: il s'agit de renforcer la «canadianisation» de l'enseignement universitaire. On doit certes poursuivre cet objectif, mais en gardant l'ouverture internationale, par des séjours d'étudiants et de jeunes chercheurs (post-doc, etc.) aux États-Unis, en Europe et ailleurs. C'est la meilleure façon de permettre à de jeunes chercheurs canadiens de s'insérer dans des réseaux internationaux. [...]

Le CRSH fonctionne actuellement très bien; il a réussi, au cours des dernières années, à accroître ses budgets — de 99 millions de dollars, en 1995-1996, à 197 millions, en 2003-2004 — et aussi à s'adapter en introduisant changements et innovations: grands travaux de recherche concertée, initiatives de la nouvelle économie, thèmes stratégiques, initiatives conjointes et de développement de la recherche, alliances de recherche universités-communautés, etc.

Cherchons à préserver une institution qui a rendu et qui rend toujours de très grands services à la recherche. Cette institution a une «âme». Tout changement structurel doit se faire dans un esprit inventif, mais avec un sens de la continuité, beaucoup de pragmatisme et une large concertation avec tous les milieux de la recherche. Il faut privilégier une approche par expérimentation et innovations ponctuelles et bien ciblées. Mais un «conseil du savoir»? Je ne sais pas trop ce que cela veut dire...

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