Instrumentaliser la santé publique

«La crise sanitaire n’aura qu’exacerbé les nombreuses failles d’un système poreux jusqu’à son point de rupture, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît», écrit l'autrice. 
Photo: Matthias Schrader Associated Press «La crise sanitaire n’aura qu’exacerbé les nombreuses failles d’un système poreux jusqu’à son point de rupture, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît», écrit l'autrice. 

Dans Le Devoir du 3 avril dernier, Vincent Duclos publiait un texte qui m’a fait du bien ; tout comme la caricature de la même édition m’a fait sourire. En tant que médecin de santé publique, je salue Le Devoir de faire entendre ces voix critiques sur la gestion de la pandémie au Québec sans les réduire à une « position antiscientifique, voire négationniste ».

Je ne peux certes parler qu’en mon nom personnel, mais je dois admettre vivre depuis des mois un certain malaise quant à la façon dont notre premier ministre instrumentalise la santé publique pour appuyer un discours souvent plus démagogique que scientifique.

Le problème ne réside pas dans le fait que des considérations politiques soient prises en compte dans le choix des mesures prises pour contrer la pandémie. Il est en fait assez sain qu’enfin un certain équilibre s’installe entre la protection de la santé de la population contre le virus et les risques du confinement sur la santé des femmes, ou même sur la vitalité des arts et de l’économie.

Ce qui me trouble dans la situation actuelle, c’est plutôt la façon très cavalière dont le gouvernement actuel semble utiliser le discours de santé publique pour « mettre en scène son propre succès, tout en normalisant au nom de l’état d’urgence des nouvelles façons de vivre ».

Or, M. Duclos a tout à fait raison de « s’inquiéter de la complaisance avec laquelle [le couvre-feu] est reconduit ». C’est à se demander si la fonction véritable de cette « mesure-spectacle », outre « nous rappeler à l’urgence de la situation [et] nous pla[cer] dans un état constant d’hypervigilance », ne sert pas aussi à détourner l’attention de la question fondamentale : comment expliquer que le Québec présente un des pires bilans épidémiologiques au Canada, alors qu’il a depuis le début de la crise mis en place les mesures de confinement de loin les plus sévères ?

Bien sûr, on pourrait pointer du doigt la gestion des masques respiratoires au sein de quelques CHSLD, ou encore la désorganisation au sein du ministère de la Santé quant à la commande des équipements de protection individuelle (EPI). Peut-être même nous dira-t-on que l’on a réglé le tout en multipliant rapidement le nombre de préposés aux bénéficiaires, ou encore en privant les infirmières de leurs vacances…

Manque criant de personnel

Mais malheureusement, l’analyse des problèmes pris isolément et l’application de solutions superficielles décidées dans l’urgence ne font que témoigner du manque de planification globale du gouvernement actuel et de son manque de compréhension des enjeux de fond propres au système de santé. Faudra-t-il en venir à mener une commissiond’enquête, non pour « pelleter en avant » les problèmes, mais bien pour forcer le premier ministre à s’arrêter un peu pour réfléchir ?

Car, en vérité, plusieurs des causes du piètre bilan du Québec face à la pandémie sont déjà connues ; elles étaient présentes bien avant la pandémie, et la crise sanitaire n’aura qu’exacerbé les nombreuses failles d’un système poreux jusqu’à son point de rupture, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît.

Triste héritage du ministre Barrette, qui, en 2015, sabrait le tiers du budget des directions régionales de santé publique (DRSP) sous prétexte de se débarrasser d’une bureaucratie dite superflue. Comment se surprendre dans ces circonstances qu’il ait été difficile, voire impossible pour les régions les plus populeuses, d’effectuer les enquêtes, la recherche et le suivi des contacts pour tous les cas de COVID-19 dans les 24 à 48 heures recommandées ?

Bien sûr, les DRSP profitent maintenant d’un renflouement de leurs budgets, mais ces sommes sont arrivées en pleine deuxième vague, alors que les gestionnaires étaient épuisés et le personnel qualifié extrêmement rare…

Lacunes en première ligne

Autre mesure phare de la gestion de la pandémie : la rapidité avec laquelle les cas sont détectés et isolés, 72 heures constituant la règle d’or. Ce qui exige un accès rapide à des services de première ligne. Comment se surprendre que le Québec n’ait pu assurer cette composante essentielle à la gestion de la pandémie, alors que son système de santé figure parmi les moins performants au pays en ce qui a trait aux mesures d’accessibilité à la première ligne, et ce, malgré un investissement en ressources (financières, mais également médicales et infirmières) plus élevé que la moyenne canadienne ?

Retard d’informatisation, sous-développement des infirmières praticiennes en soins primaires, sous-investissement chronique en soins à domicile : les faiblesses du système de santé québécois ne pouvaient qu’être mises au jour par la crise actuelle. Les professionnels auront montré une capacité extraordinaire à assurer l’essentiel, mais aux décès directement liés à la COVID-19, nous devrons bientôt ajouter ceux liés à tous ces services dits non essentiels qui n’auront pu être offerts pendant des mois.

Il ne reste qu’à espérer que notre premier ministre saura s’entourer des personnes qui détiennent l’expertise nécessaire pour que les sommes prévues au récent budget soient investies de manière à aborder les problèmes à leur source. L’improvisation, les conférences de presse spectacle et la recherche des boucs émissaires portants seuls l’odieux d’enjeux systémiques ne suffiront plus. Le temps du pétage de bretelles est révolu ; il est maintenant temps pour M. Legault de se relever les manches et d’œuvrer au rétablissement du Québec.

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