Faut-il vraiment augmenter les seuils d’immigration?

«Si le Québec n’améliore pas considérablement les conditions d’intégration des travailleurs étrangers, toute stratégie d’accroissement des seuils d’immigration est vouée à l’échec», estime l'auteur.

 
Photo: iStock «Si le Québec n’améliore pas considérablement les conditions d’intégration des travailleurs étrangers, toute stratégie d’accroissement des seuils d’immigration est vouée à l’échec», estime l'auteur.

 

Le débat sur les seuils d’immigration suscite toujours des passions. Un des arguments les plus martelés est celui de la pénurie de main-d’œuvre, qui devrait justifier une augmentation des seuils d’immigration. En effet, la croissance soutenue de l’économie et la capacité de l’État à offrir des services aux citoyens sont notamment tributaires d’un marché de l’emploi dynamique caractérisé par un niveau de chômage bas et une productivité élevée.

Pour l’économie du Québec, la question de l’intégration des immigrants au marché du travail est donc très importante. Malgré la complexité du sujet, il est possible de tirer des conclusions intéressantes en s’intéressant à la catégorie des immigrants économiques qui correspond en moyenne à 60 % de tous les immigrants reçus au Québec chaque année.

En théorie, comme le Québec sélectionne lui-même la majorité de ses immigrants, nous devrions y observer un taux de chômage plus bas ou égal à la moyenne canadienne, ou du moins à celui de l’Ontario, la province voisine. Si c’est le cas, l’argument de la pénurie de main-d’œuvre devient intéressant afin de justifier le maintien, voire l’augmentation, des seuils d’immigration.

En combinant les données de Statistique Canada et celles du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, nous arrivons aux principaux constats suivants :

Malgré une baisse du nombre d’immigrants économiques reçus au Québec depuis 2018, le taux de chômage des immigrants récents (cinq ans et moins) ne suit pas la même tendance à la baisse ;

Pour la population totale, les taux de chômage au Québec et en Ontario sont pratiquement les mêmes depuis 2016, sauf en 2020, où on observe un écart significatif (8,9 % au Québec contre 9,6 % en Ontario) ;

Dans les deux provinces, les taux de chômage des immigrants sont plus élevés que ceux de la population totale, et ce, depuis des années ;

Malgré un rôle actif dans la sélection des immigrants, le Québec fait moins bien que l’Ontario en matière d’intégration des immigrants au marché du travail, avec des écarts de six points de pourcentage en 2017 et de trois points en 2020 ;

En 2020, le taux de chômage des immigrants récents est presque deux fois plus élevé que celui de la population totale (16,6 % contre 8,9 %).

Postes vacants

Sans autres considérations, ces données suggèrent donc qu’augmenter les seuils d’immigration n’est pas une solution soutenable à long terme, ni du point de vue économique (chômage élevé) ni du point de vue social (pression sur les services publics).

Autrement dit, si le Québec n’améliore pas considérablement les conditions d’intégration des travailleurs étrangers, toute stratégie d’accroissement des seuils d’immigration est vouée à l’échec. Ces conditions incluent, entre autres, la reconnaissance des compétences acquises à l’étranger, l’inversion de la courbe de déclin du français, la régionalisation et l’élimination des rigidités sur le marché du travail.

Cela étant dit, dans le cadre d’une relance économique verte et juste post-pandémie, le Québec doit pourvoir 150 000 postes vacants dont près de 20 % offrent des salaires de plus de 50 000 $ par année dans les domaines de l’administration, des technologies de l’information et de la construction.

À mon avis, en plus du nombre de travailleurs étrangers prévu dans le Plan d’immigration du Québec 2021, il y a un bassin de travailleurs qui ont malheureusement perdu leur emploi à cause de la pandémie. À ces nombreux travailleurs potentiels, il faut ajouter des travailleurs étrangers déjà présents sur le territoire québécois et actuellement à l’extérieur du marché du travail ainsi que ceux qui sont surqualifiés pour les emplois actuellement occupés.

En s’inspirant par exemple de l’opération de recrutement des préposés aux bénéficiaires, il est possible de pourvoir une bonne partie des postes vacants et ainsi de réduire le taux de chômage des immigrants avant de considérer une augmentation des seuils.

Dans le débat touchant l’immigration, il faut davantage parler des gens qui sont déjà au Québec et moins des futurs immigrants. D’ailleurs, pour que ces futurs immigrants ne viennent pas s’ajouter aux nombreux autres au chômage, il faudrait améliorer le traitement administratif des dossiers, car s’il est déjà difficile d’arrimer l’immigration aux besoins du marché du travail, cela est encore plus difficile lorsque les travailleurs attendent jusqu’à 27 mois avant d’arriver au Québec.

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