Qu’est-ce qu’un francophone?

«Le français ne s’est jamais si bien porté au Québec si on tient compte de son évolution depuis 40 ans», affirme l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Le français ne s’est jamais si bien porté au Québec si on tient compte de son évolution depuis 40 ans», affirme l'auteur.

Beaucoup de Québécois d’héritage canadien-français croient qu’un(e) francophone est une personne qui a le français comme langue maternelle. Dans son dernier éditorial, le directeur du Devoir exprimait une inquiétude très répandue en ces termes : « Le poids de la population dont la langue maternelle est le français tombera de 78,9 % à 70,1 % (d’ici 2036). Ce déclin et la perte des rapports de force compliqueront davantage les efforts pour protéger le français et les attributs de la nation québécoise ».

Le Québec accueille des immigrants depuis des générations. Contrairement à ce qu’on pense, beaucoup d’entre eux ont appris le français même avant la loi 101. Depuis 1977, cette loi a obligé des dizaines de milliers de jeunes immigrants à fréquenter les écoles françaises pendant onze ans. En outre, bon nombre de nos immigrants sont originaires d’anciennes colonies françaises. Ils se chiffrent eux aussi par dizaines de milliers. Comme peu d’entre eux déclarent le français comme langue maternelle, ils sont disqualifiés comme francophones, même si parmi eux on compte des professeurs de français, des écrivains et tant d’autres citoyens venus d’ailleurs, profondément attachés au Québec, pour qui Québec français est un pléonasme.

La hiérarchie ainsi créée, entre le français de langue maternelle et le français de langue seconde, ne doit pas être prise à la légère. Elle crée des catégories de citoyens n’ayant pas la même valeur dans la société. Nous savons comment, dans d’autres lieux, mais encore aujourd’hui, la hiérarchisation des cultures s’est substituée à celle fondée sur la race — lorsque celle-ci est devenue une hérésie scientifique — avec des conséquences politiques et sociales peu enviables. Au Québec, où langue et culture sont souvent interchangeables, il est temps de remiser cette aberration avant que des esprits moins inoffensifs que les déclinistes ne s’en emparent.

Irréversiblement francophones

L’objectif de la loi 101 était de faire du français langue maternelle une langue fraternelle. Dans une société pluriethnique comme la nôtre, l’utilisation du critère de la langue maternelle, dans les enquêtes sur l’état du français, fait le jeu des alarmistes et perpétue l’image de l’immigrant comme menace. C’est éthiquement inacceptable.

Selon ces comptables de la langue, actuellement, à Montréal, il y aurait tout au plus 48 % de francophones, ce qui exclut l’auteur de ce texte. Si, par contre, on utilise la PLOP (première langue officielle parlée), on se rendra compte, selon le linguiste Jean-Claude Corbeil, que les deux tiers des Montréalais sont plus à l’aise en français qu’en anglais, et que ce niveau se maintiendra encore pendant des décennies. Le français ne s’est jamais si bien porté au Québec si on tient compte de son évolution depuis 40 ans. Nous, les Québécois, sommes irréversiblement francophones.

Il faut inscrire la situation du français dans la longue durée afin de relativiser les reculs dans les secteurs, entre autres, de la vie économique. En 1971, le français était la langue principale à la maison pour 80,8 % des Québécois. En 2016, il l’était pour 80,6 %. À ce rythme-là, il faudra plus d’un millénaire pour qu’il disparaisse. Entre ces deux dates, l’utilisation du français dans les écoles (prématernelle, primaire et secondaire) est passée de 64 % à 90 % selon l’Office québécois de la langue française. De plus, les francophones représentent près de 80 % de la population québécoise depuis deux siècles, selon le linguiste Patrick-André Mather. Ce même pourcentage s’applique aussi, aujourd’hui, au français parlé sur les lieux de travail.

On en demande trop au français. Nous avons fait du français le symbole de notre destinée, le substitut du combat pour une souveraineté évanescente, le synonyme de notre culture et de notre identité, alors qu’il n’en est qu’un aspect. Nous croyons qu’il est porteur d’une vision du monde, alors que personne n’oserait soutenir qu’un assisté social à la même vision du monde qu’un privilégié ayant la même langue maternelle. Et s’il contribue à la cohésion de la société, il n’est certainement pas aussi déterminant que la justice sociale — ou l’idée que les citoyens s’en font.

L’État québécois est doté de suffisamment de pouvoirs et de ressources pour assurer la pérennité et l’essor de la culture et de la langue françaises. Qu’il les utilise efficacement et judicieusement, mais sans blâmer ni pénaliser les immigrants.

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