Le pouvoir politique israélien dominé par les orthodoxes

«Si le monde prenait conscience de l’étendue réelle du pouvoir politique détenu en Israël par les partis politiques religieux et de leur pouvoir d’ingérence dans la vie des femmes, ce serait fini, pour Israël», pense l'autrice. 
Photo: Hazem Bader Agence France-Presse «Si le monde prenait conscience de l’étendue réelle du pouvoir politique détenu en Israël par les partis politiques religieux et de leur pouvoir d’ingérence dans la vie des femmes, ce serait fini, pour Israël», pense l'autrice. 

Au seuil des 73 ans de l’État d’Israël, une chose est certaine : aucun des crimes qu’il commet ne semble entacher son statut privilégié au sein de la communauté internationale. Même lorsqu’il décide d’intensifier sa violence à l’endroit des Palestiniens et des Palestiniennes, aucune sanction ne lui est véritablement imposée, et aucun lien diplomatique n’est rompu. […] Comment expliquer ce statut privilégié ?Pour le comprendre, il importe descruter la réalité religieuse d’Israël (dominée par la communauté juive orthodoxe) et la façon dont Israël gère son image sur la scène internationale. […]

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, printemps 2021, no 812.

L’histoire d’Israël est inextricablement liée à l’histoire du libéralisme mondialisé, doctrine ayant justifié les conquêtes impériales du passé et, aujourd’hui, l’usage de la force par l’Occident. Au cours des dernières années, les valeurs libérales ont été réinstrumentalisées par l’imaginaire capitaliste et libéral, et ce, afin de redéfinir le « bon citoyen » (et, dans le cas des États, le « bon État »). Dans cette nouvelle version du bon citoyen ou du bon État, comme le démontre Jasbir Puar, la sexualité est un facteur déterminant pour l’admission au sein du soi-disant Occident éclairé : ainsi la bannière État pro-gai est désormais facilement brandie, par exemple, pour justifier des invasions et des crimes commis à l’endroit d’États jugés trop peu libéraux. Dans ce contexte culturel et politique, Israël a adopté une stratégie bien définie : premièrement, la ville de Tel-Aviv doit être dépeinte comme étant gaie, jeune et végé. Deuxièmement, les faits gênants, telle l’interdiction en Israël demariages civils ou gais, doivent êtretus. Troisièmement, la portée réelle du pouvoir politique de l’establishment juif orthodoxe doit être dissimulée.Conformément à la novlangue néolibérale et inclusive, les juifs orthodoxes doivent être dépeints comme une simple présence folklorique, comme un accompagnement traditionnel inoffensif, un ornement ancestral bénin, prouvant par ailleurs qu’Israël est un espace d’inclusion multiculturelle.

[…] Pourtant, si le monde prenait conscience de l’étendue réelle du pouvoir politique détenu en Israël par les partis politiques religieux et de leur pouvoir d’ingérence dans la vie des femmes, ce serait fini, game over, pour Israël. Son image péricliterait très certainement et, politiquement, il deviendrait un État isolé, infréquentable.

La ségrégation sexuelle dans ce pays est pourtant omniprésente, et pas seulement au mur des Lamentations de Jérusalem. Une séparation rigoureuse des hommes et des femmes est fréquente lors d’événements publics et dans les espaces publics, comme les rues et les autobus. Dans les universités, afin d’attirer davantage de juifs orthodoxes, les accommodements ségrégationnistes se font de plus en plus fréquents, avec des classes exclusivement composées d’hommes et d’autres exclusivement composées de femmes. Conséquemment, les comités de sélection sont susceptibles de favoriser les hommes, puisque ces derniers peuvent enseigner sans distinction aux deux sexes, alors qu’on juge que les femmes ne peuvent pas enseigner à des classes d’hommes étant donné les pulsions libidinales masculines.

Avec brio, Israël navigue ainsi entre deux réalités distinctes : son intégration au monde culturel occidental, d’une part, et sa dissociation du monde arabo-musulman, d’autre part. Israël trie sur le volet ses valeurs libérales tout en prenant soin de présenter son identité religieuse juive comme n’étant pas incompatible avec les valeurs libérales. La judéité, en tant que race et en tant que nationalité, est essentielle pour comprendre la poursuite de l’occupation de territoires palestiniens, mais elle est peu significative pour rendre compte de l’ancrage solide d’Israël au sein de la communauté internationale. Cet ancrage nécessite l’entretien périodique de l’idée qu’Israël s’oppose aux valeurs antilibérales et que les communautés juives orthodoxes y sont somme toute marginales, ce qui permet de représenter la société palestinienne comme étant, elle, fondamentalement dominée par des valeurs religieuses (islamiques) oppressives. Ce n’est pas anodin qu’Israël ne se soit jamais positionné contre le port du voile. Cela lui permet de promouvoir son image libérale tant par rapport aux musulmans religieux que par rapport aux juifs orthodoxes, tout en différenciant les personnes faisant pleinement partie de la collectivité nationale israéliennedes personnes traitées comme des citoyens de seconde zone. Cette distinction est essentielle dans l’État-nationisraélien et elle se retrouve aussi au sein d’autres États dits libéraux.

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8 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 6 avril 2021 04 h 01

    Que d'Intentions prêtées sur le compte de la tolérance des signes religieux.

    Si on tolère les signes religieux d'une religion, comme le judaïsme, peut-être que de tolérer le port des signes de d'autres, ou des autres religions, comme le port du voile dans le cas de l'Islam, n'est-il qu'une question de rester conséquent, et non pas nécessairement la manifestation d'un complot impérialiste international?

    Et s'il existe une certaine vie libérale (au sens large) aussi, c'est peut-être qu'il y a aussi un véritable libéralisme qui y co-existe, lequel n'est peut-être pas là seulement pour servir de paravent aux religieux? Qu'en est-il, par exemple, du rôle des femmes dans la fonction publique et dans les milieux de travail par rapport à ses voisins?

    Ceci dit, on peut regretter quand même l'influence trop grande des groupes religieux en Israël. Un effet pervers de la proportionnelle quasi-intégrale, l'appui des petits partis religieux étant souvent nécessaire pour obtenir une majorité?

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 avril 2021 09 h 40

      L'influence croissante des religieux et de la droite remonte à l'immigration des républiques de l'ex-URSS dans les années 90, généralement à droite.
      Il n'y a peut-être pas de complot impérialiste mais une conjonction d'intérêts de l'axe USA-Israël-Arabie. Ce dernier si progressiste. Le chaos en Irak, en Syrie et les pressions sur l'Iran servent les intérêts du trio.
      Dans The Dissident sur l'assassinat de Kashoggi, les saoudiens de MBS utilisent des technologies de piratage développées par les USA et Israël.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 avril 2021 14 h 16

      Je n'ai pas vu de campagne proposant de boycotter les produits étasuniens ou saoudiens, ni chinois non plus d'ailleurs.

  • Claude Dallaire - Abonné 6 avril 2021 06 h 31

    Article très éclairant

    Les ténors pro-israéliens vont vous traiter de tout les noms car critiquer la politique israélienne vis-à-vis la situation Palestinienne est hérétique selon israel

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 avril 2021 09 h 30

      Le texte de Mme Madar a le mérite de montrer la diversité d'opinion en Israël et dans la dispora juive. Haaretz critique sans ménagement les ultras de Netanyahu, religieux ou pas. De même, pour un Ezra Levant ou un Stephen Miller, ami des suprémacistes blancs(!!) et encageur d'enfants, il y a des Chomsky, Klein, Sanders, Corn, etc.
      Hélas, à partir de l'assassinat de Rabin par l'extrême-droite, les réfugiés des ex-républiques d'URSS, généralement à droite, ont noyé les voix progressistes. Cf. Charles Enderlin, Le Rêve brisé.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 avril 2021 12 h 36

      Il y a une proportion importante, même si minoritaire pour l'instant, d'Israéliens contre l'occupation des territoires palestiniens ou en tout cas mal à l'aise par rapport à celle-ci. Qui accepteraient un retour aux frontières de 1967 si les conditions s'y prêtaient.

      Tout en reconnaissant le droit à Israël d'exister, bien entendu.

      On peut comprendre les Israéliens, même les plus ouverts, de ne pas proposer la dissolution de leur pays, l'effacement du pays de la carte - ce que signifie, techniquement, le mot "anti-sionisme".

      Rappelons quand même que l'attaque qui a déclenché a guerre de 1973 avait pour but, ni plus ni moins, d'effacer Israël de la carte.

  • Bernard Terreault - Abonné 6 avril 2021 09 h 50

    La tolérance envers Israel

    Il est vrai que le monde occidental pardonne facilement à Israel ce qu'il ne pardonne pas à d'autres. Cela a deux explications. La première est que suite à l'horreur absolue qu'a été la Shoah, on craint d'être taxé d'antisémitisme si on ose critiquer Israel ou des personnes juives en général. L'autre est que les États-Unis, qui ont droit de véto aux Nations-Unies, considèrent l'État et l'armée d'Israel comme des alliés dans cette région turbulente du monde. Mais ces deux situations peuvent changer avec le temps, et alors Israel devra vite se revirer et se faire des amis parmi ses voisins pour survivre.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 avril 2021 14 h 15

      En pratique, on est bien tolérant envers la Chine, l'Arabie saoudite (la guerre du Yémen est la pire catastrophe humanitaire de la dernière décennie sans compter les autres turpitudes de ce régime) et bien d'autres vilains.