Les dangers de la stratégie Biden envers la Chine et la Russie

«Par [ses] déclarations, Joe Biden solidifie une alliance historiquement contre nature entre la Russie et la Chine en divisant le monde de manière manichéenne entre les États démocratiques et les États autoritaires d’une manière qui pourrait bien jeter les bases d’une nouvelle guerre froide», écrit l'auteur.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse «Par [ses] déclarations, Joe Biden solidifie une alliance historiquement contre nature entre la Russie et la Chine en divisant le monde de manière manichéenne entre les États démocratiques et les États autoritaires d’une manière qui pourrait bien jeter les bases d’une nouvelle guerre froide», écrit l'auteur.

Les férus de littérature française sauront que l’expression « le vice appuyé sur le bras du crime », tirée des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, fait référence à cette nuit de juillet 1815 où les deux pires racailles politiques de France, mais aussi les deux hommes les plus influents du pays, le marquis de Talleyrand et Joseph Fouché, se présentèrent chez le roi Louis XVIIIpour lui prêter serment d’allégeance, mettant ainsi fin à l’instabilité politique de la France à la suite de la défaite napoléonienne à Waterloo trois semaines auparavant et garantissant ainsi le rétablissement de la monarchie.

Pendant plusieurs mois, ces deux hommes dont l’inimitié n’avait aucun rival purent gouverner la France jusqu’à ce que le premier décidât de se débarrasser de son encombrant collègue en rappelant subtilement à son nouveau maître qu’il avait maladroitement voté pour la mort de son frère aîné (Louis XVI) un soir de janvier 1793 quand il était membre de la Convention nationale. […]

Cette histoire et cette expression de Chateaubriand expriment à merveille l’attitude manifestée par le président Joe Biden à l’égard de la Russie et de la Chine qui a entraîné, à l’instar du duo Talleyrand-Fouché, une alliance qui est historiquement contre nature entre ces deux puissances. En effet, bien que ces voisins aient longtemps eu en commun l’idéologie communiste et malgré le fait que la Russie multiplieles alliances avec l’empire du Milieu (comme l’Organisation de coopération de Shanghai ou encore les BRICS), cette bonne entente cache en fait une histoire extrêmement tendue entre Moscou et Pékin, la plus récente étant le contentieux frontalier en Extrême-Orient autour du fleuve Amour qui aurait entraîné la mort de 20 000 à 25 000 soldats entre mars et septembre1969. C’est d’ailleurs cette tension entre les deux cousins soviétiques qui incita le gouvernement Nixon à normaliser ses relations avec la Chine trois ans plus tard, permettant ainsi brillamment d’approfondir la rupture entre ces deux puissances en comprenant parfaitement l’importance de semer la division chez ses adversaires afin de mieux régner.

Or, les déclarations récentes du président américain et de son secrétaire d’État ont littéralement contribué à créer une dynamique rhétorique qui ne peut que pousser le vice au bras du crime en faisant usage d’un langage d’une violence inouïe, en traitant le président russe de tueur et en stigmatisant Xi Jinping pour son absence de vertus démocratiques et pour le traitement de la minorité ouïgoure dans la région du Xinjiang.

En fait, par ces déclarations, Joe Biden solidifie une alliance historiquement contre nature entre la Russie et la Chine en divisant le monde de manière manichéenne entre les États démocratiques et les États autoritaires d’une manière qui pourrait bien jeter les bases d’une nouvelle guerre froide. Nous assistons ainsi à l’acte officiel de décès de l’ordre libéral de l’après-guerre froide, qui avait déjà du plomb dans l’aile depuis une quinzaine d’années. L’histoire est donc de nouveau en marche, et nous sommes les témoins de la naissance d’un nouveau monde des relations internationales, qui ne sera plus marqué par la coopération et le multilatéralisme, mais plutôt par la concurrence sur tous les plans.

Il y a des raisons de croire que cette stratégie est hautement risquée, le risque le plus important étant la fragilité du « bloc démocratique ». En effet,face à un bloc aussi puissant et aux prises avec les conséquences économiques de la crise de la COVID-19, il y a fort à parier que de nombreux États démocratiques n’hésiteront pas à rompre leur alliance idéologique avec Washington et à faire preuve d’ouverture envers Pékin et Moscou. On voitd’ailleurs déjà cet effritement apparaîtreavec le déclin des valeurs démocratiques chez certains pays membres de l’Union européenne.

En outre, nombreux sont ceux et celles au sein même du bloc démocratique qui ont, au cours de la dernière année, estimé que le modèle libéral avait, contrairement au modèle chinois, fait preuve de son inefficacité à gérer la pandémie de coronavirus. À la lumière d’alliés de la fiabilité desquels on peut douter et du fait de la présence d’un nombre non négligeable d’Occidentaux qui doutent aussi de l’efficacité du modèle libéral, la stratégie du gouvernement américain a a priori du plomb dans l’aile.

Il est donc légitime de se questionner sur la façon dont réagirait la Maison-Blanche si Pékin décidait d’opérer un coup de force contre Taïwan dans une perspective où la Chine bénéficierait de l’appui de Moscou ou encore si l’accélération de la construction d’îles artificielles par Pékin dans la mer de Chine méridionale en venait à créer des conflits armés avec les Philippines, le Vietnam ou la Malaisie.

Inutile de dire que les États-Unis ne pourraient compter sur un appui des Nations unies en raison du veto chinois et russe, mais le gouvernement Biden pourrait-il vraiment compter sur l’appui des membres de son bloc et sur l’appui massif de sa population ? Il y a des raisons d’en douter, et l’alliance que la Maison-Blanche tente de créer pourrait bien se révéler plus fragile qu’on ne le croit dans la mesure où le rapport de force est clairement en faveur de l’alliance contre nature entre la Russie et la Chine, une unité dont nous sommes nous-mêmes responsables. Rompre cette alliance a jadis porté ses fruits et est peut-être une stratégie plus efficace. Il n’en reste pas moins que celle-ci exigera de l’Occident de faire le choix de normaliser ses relationssoit avec le vice, soit avec le crime. Choix cornélien s’il en est.

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