Enseigner, enquêter et rayonner en français

«La valorisation du français ne doit ni donner lieu à un faux sentiment d’universalisme (ce qui a longtemps été le cas en France) ni conduire à un repli sur soi (parfois une tentation au Québec)», estiment les auteurs.
Photo: Natalia Kolesnikova Agence France-Presse «La valorisation du français ne doit ni donner lieu à un faux sentiment d’universalisme (ce qui a longtemps été le cas en France) ni conduire à un repli sur soi (parfois une tentation au Québec)», estiment les auteurs.

L’anglicisation du monde universitaire est en marche. C’était déjà le cas dans le domaine de la recherche. Depuis quelques années, les universités françaises, belges et suisses se tournent vers l’enseignement en anglais, surtout aux cycles supérieurs. Jusqu’à maintenant, en comparaison, les universités québécoises francophones ont résisté à cette tendance. Pour combien de temps ?

Dans un monde où l’anglais est devenu la lingua franca, les dés sont-ils pipés ? Doit-on craindre une anglicisation de nos programmes d’études ou, à défaut, la popularité croissante des universités anglophones ? Au contraire, nous croyons qu’il est possible et même stratégique de continuer à faire vivre le français à l’université.

Commençons par écarter une objection facile. Évidemment, nous ne pensons pas qu’il soit possible de faire des recherches, de former les étudiants ou de rayonner en français seulement. Au CERIUM, nous accueillons à l’occasion des chercheurs qui s’expriment en anglais. Dans les congrès scientifiques et à travers nos propres publications, nous intervenons volontiers dans la langue qui sera comprise par le plus grand nombre.

Qu’ils se destinent à la recherche, à la fonction publique ou au journalisme, nos étudiants devront être bilingues. Rappelons-le aux thuriféraires de l’unilinguisme : il est impossible aujourd’hui d’avoir accès aux grands débats et aux grandes découvertes de ce monde sans une solide connaissance de l’anglais.

Pourtant, il y a de bonnes raisons de s’assurer que le français conserve une place de choix dans la communauté scientifique.

Le français n’est pas ringard

D’abord, le français demeure une langue importante de la recherche, surtout en sciences humaines. Certains des auteurs les plus cités à l’échelle internationale, comme Simone Weil ou Thomas Piketty, auraient produit une œuvre tout à fait différente s’ils l’avaient pensée dans leur langue seconde. La langue n’est pas un simple outil de communication. Elle charrie avec elle des concepts, des idées et des courants de pensée. Penser dans une langue, c’est penser d’une façon particulière. C’est vrai pour le français comme pour les autres langues.

Par ailleurs, le Québec et la France soutiennent un réseau de revues scientifiques et de presses universitaires de très haut niveau qui publient l’essentiel des travaux en français. Ceux-ci sont largement diffusés sur des plateformes comme Érudit ou Cairn. Il ne faut pas oublier les rencontres qui, comme le Congrès des associations francophones de science politique, permettent d’échanger dans un cadre international en français.

Ensuite, la langue française est moins souvent un obstacle qu’une force d’attraction. Une université francophone qui se tourne vers l’anglais attire peut-être de nouvelles « clientèles », mais elle trahit aussi sa position de deuxième rang, de produit dérivé face aux prestigieuses universités anglophones qui étaient probablement le premier choix de ces « clients ». […]

La première chose à faire est de ne pas céder à la mode. La charité nous empêche de faire la liste des établissements et des programmes d’études qui, en Europe surtout, se sont donné des raisons sociales ou des titres anglais ces dernières années. À part un certain snobisme, on ne voit pas très bien ce qu’ils y ont gagné. Heureusement, le Québec échappe jusqu’à maintenant pour l’essentiel au marketing de langue anglaise dans l’enseignement.

En revanche, les Québécois ont parfois du mal à penser leur rayonnement en français au-delà de la rivière des Outaouais. Au cours de leur carrière, la plupart des professeurs seront membres de sociétés savantes ou de comités scientifiques fédéraux. Beaucoup de nos étudiants se joindront à la fonction publique fédérale. Sur les réseaux sociaux, nous sommes nombreux à gazouiller. La moindre des choses serait de s’y exprimer en français aussi souvent que possible. Malheureusement, ce n’est pas la norme aujourd’hui. Le même phénomène s’observe en Europe.

Il s’agit d’un vieux combat, certes, mais depuis quelques années, la question de la diversité pose un défi nouveau. L’usage du français, langue coloniale dans certains contextes, est parfois vu comme un mécanisme d’exclusion des personnes non bilingues ou pratiquant une deuxième langue plus marginalisée que la nôtre.

Recherche et formation

Devant des demandes légitimes de compréhension mutuelle, la souplesse, le pragmatisme et la valorisation institutionnelle de toutes les formes d’expression sont de mise. Mais on ne devrait pas accepter que les langues minoritaires soient livrées à une concurrence entre elles, dans un jeu à somme nulle qui aboutira fatalement à l’unilinguisme anglais — c’est-à-dire à moins de diversité.

Finalement, il est impératif de renforcer la qualité de la recherche et de la formation en français. Produire un savoir et des étudiants francophones et médiocres n’aurait pas beaucoup d’intérêt. La valorisation du français ne doit ni donner lieu à un faux sentiment d’universalisme (ce qui a longtemps été le cas en France) ni conduire à un repli sur soi (parfois une tentation au Québec). D’où l’importance de soutenir l’excellence universitaire en français, compatible avec l’ouverture au monde.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 3 avril 2021 09 h 15

    « le Québec échappe jusqu’à maintenant pour l’essentiel au marketing (sic) de langue anglaise» (Les auteurs)


    … De même qu'il échappe à la mise en marché de langue française …

    Mais il est vrai que notre OQLF cautionne depuis quelques années l'usage des anglicismes «french-parisiens» …