Changer l’air et accueillir davantage

«Se sentir honteux de son parler et de son écrit n’invite pas à l’engagement», écrit Véronique Grenier.
Photo: Siora Photography Unsplash «Se sentir honteux de son parler et de son écrit n’invite pas à l’engagement», écrit Véronique Grenier.

L’autrice est enseignante de philosophie au collégial. Elle a écrit le récit Hiroshimoi (2016) et les recueils de poésie Chenous (2017) et Carnet de parc (2019), aux Éditions de Ta Mère, ainsi que Colle-moi (2020), à La courte échelle.

Chaque fois que je dois réfléchir à « la langue », il y a toujours, mais vraiment toujours « C’est une langue belle avec des mots superbes… » qui se syntonise dans ma tête. Je n’ai toutefois aucune idée de la raison de ce réflexe, mais il est bien là et j’en aurai pour quelques heures à fredonner l’air en écrivant ces mots. Peut-être que l’automatisme a à voir avec le fait que je suis sensible au fait que c’est effectivement une langue belle, le français. Une langue ronde, une langue pleine de possibles. C’est un outil avec lequel j’ai beaucoup de plaisir à jouer et j’ai la chance de bien le connaître, de m’en être fait un allié, au fil des années. Cela dit, malgré cette grande proximité, il m’arrive encore de faire des coquilles, de devoir chercher l’orthographe d’un mot ou de relire une règle pour m’assurer de tel ou tel accord particulier.

Le français est une langue belle, mais complexe, et je pense qu’il importe de rappeler, de souligner, de surligner qu’elle — comme d’autres langues, certes — est difficile. Exigeante. On a tendance à atténuer, un peu, la chose. À éviter de le dire. Par peur, peut-être, d’en décourager certains, voire trop, de se croire capables de l’utiliser adéquatement. Mais je crois que l’une de nos tâches, collectivement, est de reconnaître que c’est une langue difficile.

Et il faut le faire par empathie. J’y reviens.

Devant les difficultés manifestes que plusieurs — autant les adultes que les plus jeunes — éprouvent avec la maîtrise de la langue et qui sont de plus en plus visibles, que ce soit avec les données à propos de la littératie ou encore par le biais des réseaux sociaux où l’écrit de tout un chacun est à portée d’yeux, il peut être assez facile, je crois, de se dire que les gens ont « juste » à l’apprendre et à le maîtriser, le français. À écouter à l’école, à lire leur grammaire et à en mémoriser les règles et les si nombreuses exceptions. À lire tout court et à lire beaucoup afin d’apprendre les formes des récits et de s’imprégner des manières de dire, d’acquérir du vocabulaire ; qu’ils ont « juste » à se relire et à se corriger, à ouvrir un dictionnaire et à chercher.

Mais ce n’est « facile » que pour certains. Très peu, en fait. Chacun de ces gestes implique du travail, oui, mais aussi des conditions particulières (accès à des livres, valorisation de la langue à la maison, concentration, capacité à voir ses fautes, etc.) qui vont permettre à certains plus qu’à d’autres de parvenir à la maîtrise de la chose. Ce n’est pas qu’une question de « mérite » ou d’effort. Et je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas valoriser l’effort : c’est une chose bonne que de se donner pour objectif d’œuvrer à faire mieux et de viser l’excellence. Surtout dans la maîtrise de sa langue, puisqu’elle nous permet non seulement de penser, de nommer, de raconter, d’informer, mais aussi de nous lier les uns aux autres. C’est un véhicule puissant, la langue. La démonstration n’est plus à faire. Mais cet idéal, cette rhétorique, manifestement ne peut s’adresser « à tous ».

Place au vernaculaire

Alors, quelle perspective peut-on adopter ? Quel discours peut être le nôtre afin de permettre à un plus large éventail de personnes de se sentir partie prenante du français ? Est-ce que sans arrêt « taper sur la tête » de ceux qui font des fautes est vraiment une option ? Est-ce qu’enseigner une langue qui ressemble peu au parler du quotidien — et qui l’exclut, même — fait en sorte que plusieurs se sentent compris dans cette langue, qu’elle est aussi pour eux ? J’en doute.

Je pense qu’il faut changer l’air. Travailler l’atmosphère. Il faut accueillir davantage. C’est là le tremplin.

Se sentir honteux de son parler et de son écrit n’invite pas à l’engagement. La honte force le plus souvent au repli alors que ce sont des ouvertures dont nous avons besoin. Il faut sentir que nos pieds sont posés sur un sol si on veut pouvoir avancer. Si je me sens inclus dans le discours, peut-être que je pourrai alors profiter de l’espace et du lieu qu’il représente. Alors peut-être faut-il laisser un peu de place au vernaculaire, même en classe — en poésie, entre autres, ça se fait bien —, pour que plusieurs se sentent partie prenante du « ce qui se dit », qu’ils s’y reconnaissent. Voir dans le joual, les manières de dire régionales, les parlures, comme disait ma tante Lucia (longtemps enseignante de français au secondaire et fière Gaspésienne), et les accents une richesse. La langue peut être vivante sans être compromise. Peut-être faut-il cesser de chercher à réduire au silence ceux qui font des fautes de français : il n’y a rien de plus facile que de faire taire quelqu’un en lui disant qu’il n’a pas droit à son opinion parce que ladite opinion n’est pas parfaite, grammaticalement parlant. C’est une forme d’attaque ad hominem. C’est un moyen facile de prendre le dessus sur quelqu’un, de le faire sentir petit et de lui retirer son droit à la pensée sous prétexte qu’il ne maîtrise pas parfaitement les codes. C’est oublier que la langue est difficile. C’est oublier que tous n’ont pas eu les mêmes conditions pour l’apprendre et la travailler. Et ce n’est clairement pas en tapant sur le clou de leurs difficultés que le goût ou la facilité vont se manifester.

De l’empathie, je disais plus haut. De l’empathie linguistique. C’est peut-être un bon point de départ, à la portée de presque tous, afin de s’aider collectivement à la voir belle, la langue, et à y contribuer.

4 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 2 avril 2021 07 h 22

    Bien dit.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 2 avril 2021 10 h 16

    Vrai. Bien vrai.

    Merci. Ce que vous écrivez est bien vrai.
    Il faut que tout un chacun trouve sa place dans notre langue sans qu'il lui soit nécessaire d'en montrer une maîtrise parfaite.
    J'ai passé beaucoup de temps en Afrique de l'ouest.
    J'y ai connu beaucoup de personnes dont la langue première, celle de leur famille et de leur culture profonde est une langue qu'on dit vernaculaire et qui parlent un français leur permettant de travailler et d'échanger aisément entre les ethnies lorsqu'il leur est donné de se croiser, ce qui est très fréquent. Ces personnes ont des métiers et leurs capacités sont souvent en forte demande ici (restauration, tourisme, usines, services, etc.). Mais les exigences que leur impose Immigration Québec quant à la maîtrise du français sont trop élevées pour qu'elles se qualifient.
    Ces personnes sont pourtant les mieux placées pour s'intégrer chez-nous dans tous les milieux francophones et pas seulement dans la métropoles et leurs enfants fréquenteraient nos écoles françaises.
    Mais nous ignorons systématiquement ce potentiel humain en raison d'une maitrise que nous jugeons, à tord, insuffisante de notre langue.
    C'est fort triste pour ces gens-là et pour nous.

  • Marc Therrien - Abonné 2 avril 2021 10 h 27

    Une langue dominante peut-elle exister sans ses dialectes?


    J’imagine que l’empathie linguistique est ce qui peut permettre à une langue dominante de continuer à tolérer ses dialectes.

    Marc Therrien

  • Pascal Barrette - Abonné 2 avril 2021 19 h 51

    La strappe

    Je viens d’écrire un courriel pour clarifier des adresses liées à la mienne et celle de ma soeur. Nous avions tous deux une bonne et mauvaise adresse. Simple à expliquer me direz vous? Après un premier jet, j’ai dû me relire une bonne trentaine de fois. Un coup de ciseau par ci, un sablage par là, j’ai cessé ma sculpture qu’après en avoir fait le tour deux ou trois fois sans y trouver de fausse marque. Le plus irritant dans ma rédaction a été de voir surgir sous les fesses de certains mots la strappe du dictionnaire en ligne. On pourrait presque dire du dictionnaire de la ligne officielle, de la rectitude linguistique, de la doxa. Tiens donc, mon correcteur vient de taper sur les doigts de ce mot, m’indiquant qu’il n’existe pas ou est mal écrit. Ah bon! Mon texte visait les mots, pardon, les groupes de lettres à l'origine de l’admonition d’une autre autorité, l’ainsi nommé maître de poste. Pour fin de clarté j’ai flouté de manière amusante, cela fait aussi partie du plaisir d’écrire, les lettres qui n’étaient pas visées. Extrait: «Si tu as eu des problèmes c’est que mon ancienne adresse finissant par rogersquekchose est encore accrochée à ton système». Vous devinez bien que ma tournure populaire «rogersquekchose» a fait rebondir la strappe du correcteur. Le mot même dit tout: vous êtes dans l'erreur, vous vous êtes trompé, revenez à la rectitude de MON dictionnaire.

    Comme vous avez raison Madame Grenier de vouloir changer l’air et accueillir davantage… sans strappe!