Les dessous du bilinguisme

«Tout se passe comme si notre existence elle-même se déroulait désormais sous l’œil impavide du Grand Frère américain et ne pouvait être dite que dans ses mots», écrit Patrick Moreau.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Tout se passe comme si notre existence elle-même se déroulait désormais sous l’œil impavide du Grand Frère américain et ne pouvait être dite que dans ses mots», écrit Patrick Moreau.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

Parler une autre langue, en plus de la sienne, autrement dit être « bilingue », c’est bien ; en parler deux autres, c’est encore mieux ; et on ne peut qu’éprouver de l’admiration pour ces polyglottes hors du commun qui parviennent à maîtriser quatre, cinq, six langues, voire plus. Le défunt anthropologue Georges Dumézil, par exemple, lisait et était en mesure de parler une trentaine de langues différentes. Le linguiste français Claude Hagège en maîtriserait pour sa part plus d’une dizaine. Parler ainsi une, deux ou plusieurs langues étrangères apparaît comme un enrichissement personnel, puisque cela permet d’entrer en contact avec des locuteurs d’autres langues, de fréquenter des personnes extérieures à notre communauté linguistique d’origine, de découvrir, enfin, d’autres cultures, si l’on peut dire, de plain-pied, ou de l’intérieur. Sur le plan humain, cela ne peut être que formateur.

Mais quand un Québécois se déclare « bilingue », ou « parfaitement bilingue », est-ce vraiment de cela qu’il s’agit ?

Le simple fait qu’on n’éprouve aucun besoin de préciser la nature de ce bilinguisme est déjà en soi significatif. Au Québec, on ne parle pas une « langue étrangère », on parle l’anglais. Autrement dit, le bilinguisme québécois ne s’inscrit pas dans un imaginaire plurilingue, mais dans un imaginaire bilingue pour lequel il n’existe véritablement que deux langues : le français, qui demeure la langue maternelle de la majorité des Québécois ou du moins leur langue d’usage principale, et la « Grande Langue », comme l’écrivait André Brochu dans son essai-fiction éponyme, celle que l’on n’a même pas besoin de nommer tant sa présence est évidente, voire écrasante.

Ayant souvent abordé la question du bilinguisme avec des étudiants de cégep à l’occasion d’un cours d’initiation à la linguistique qui était donné dans le programme Arts, lettres et communication, j’ai pu constater à quel point le fait de parler anglais est moins, pour eux, une question à proprement parler linguistique qu’une question existentielle. Bien sûr, si on leur demande ce qui les pousse à apprendre l’anglais, ils répondront dans un premier temps que c’est important sur le plan professionnel, ou encore que cela facilite les choses lorsqu’on veut voyager à l’étranger. On leur donnerait difficilement tort sur ces deux points, même s’il convient de les relativiser. Ensuite, ils avanceront l’idée que cette connaissance de l’anglais leur permet d’écouter des films en version originale ou de comprendre les paroles des chansons qu’ils écoutent. En apparence, donc, leurs arguments, qui combinent besoins communicationnels et ouverture culturelle, ressemblent à ceux qui soutiendraient n’importe quel plurilinguisme.

Mais si l’on s’avise que les films qu’ils désirent tant écouter en version originale, ils les écoutaient déjà auparavant doublés en français, tout comme les chansons dont ils ne comprenaient supposément pas les paroles étaient déjà alors leurs chansons préférées, on est obligé de se dire qu’il y a autre chose en jeu et que ce troisième argument qui ferait du bilinguisme le moyen d’une ouverture sur la culture d’autrui s’avère en réalité plutôt fallacieux.

Pour un grand nombre de jeunes Québécois (du moins de jeunes Montréalais), on ne devient pas bilingue pour avoir accès à une autre culture, par exemple pour lire Shakespeare ou Amanda Gorman dans le texte, mais pour plonger plus avant dans une culture pop américaine qui est déjà largement la leur. Au risque d’exagérer un peu, on pourrait dire que l’anglais n’est pas pour eux une langue (encore moins une langue « étrangère »), mais une identité. Il faut entendre, à ce propos, cette fierté qu’ils ont de vous affirmer qu’ils le parlent « sans accent », comme s’il s’agissait moins d’user de la langue anglaise que de passer pour anglophone, ou — devrait-on peut-être dire — pour un véritable Américain ! On peut faire le même constat en observant les candidats de ces émissions de téléréalité consacrées à la chanson qui n’adoptent pas seulement la langue de leurs interprètes favoris, mais aussi leurs intonations, leurs pas de danse et leurs mimiques. On nage ici en plein mimétisme.

J’ai dit précédemment que, dans l’imaginaire linguistique du Québec, il n’y avait de place que pour deux langues. Après ces quelques remarques, on peut même se demander si, en fait, l’une d’entre elles n’occupe pas déjà tout l’espace disponible, exerçant son hégémonie non seulement au sein de cet imaginaire linguistique, mais aussi dans les esprits et les cœurs. Ainsi, je ne compte plus les fois où des étudiants m’ont candidement affirmé qu’ils « aimaient mieux » écrire, composer des poèmes ou les textes de chansons et chanter « en anglais ». Ils ne semblaient même pas voir la bizarrerie de ces affirmations, qui passaient à leurs yeux pour l’énoncé d’un simple choix. Ils n’auraient pas usé d’un ton différent pour exprimer leurs préférences en matière d’autos ou de nourriture !

Pour de nombreux jeunes Québécois (pas tous, fort heureusement, et pas seulement eux, malheureusement), l’anglais et la culture made in USA s’imposent si naturellement que c’est leur propre langue, leur propre culture qui finissent par leur devenir étrangères. À cet égard, il n’est pas indifférent qu’on lise de plus en plus l’histoire du Québec à la lumière de celle du pays voisin, qu’on voie de plus en plus, lors de manifestations, de slogans et de pancartes en anglais. Tout se passe comme si notre existence elle-même se déroulait désormais sous l’œil impavide du Grand Frère américain et ne pouvait être dite que dans ses mots.

Ces faits nous rappellent que les problèmes liés aux langues ne sont jamais uniquement linguistiques. Ils ont toujours une dimension identitaire, car une langue n’est pas seulement un outil de communication, elle est au fondement de toute culture particulière, elle est au cœur de ce qui définit un peuple et sa façon unique d’être au monde.

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