La langue «garrochée»

«Si la langue que nous parlons et que nous écrivons n’est pas limpide, si nous la saupoudrons de formulations approximatives et de syntaxe et de mots anglais, si elle est
Photo: iStock «Si la langue que nous parlons et que nous écrivons n’est pas limpide, si nous la saupoudrons de formulations approximatives et de syntaxe et de mots anglais, si elle est "garrochée" plutôt que fignolée, elle ne cessera de s’effilocher», souligne l'auteur.

Mon grand-père paternel, le juge Garon Pratte, était un perfectionniste. L’ébénisterie était son passe-temps favori. Il travaillait les bois nobles avec une minutie parfaite.

Garon peaufinait ses jugements comme il fignolait ses meubles et ses objets. Pour lui, la langue française n’était pas qu’un outil, c’était une œuvre. Il fallait qu’elle soit aussi claire, aussi simple, aussi éloquente que possible. Son bureau était encombré de dictionnaires, qu’il ne cessait de consulter, d’ausculter à la recherche du mot juste. Les grammaires lui servaient de bibles.

Mon arrière-grand-père du côté de ma grand-mère s’appelait Adjutor Rivard. Juge lui aussi, il est connu pour avoir été le premier linguiste du Québec. Fondateur en 1902 de la Société du parler français, il a écrit des recueils dont la particularité était de mettre en valeur les mots créés par les Canadiens français pour représenter leur réalité.

Ainsi, nous ne sommes donc pas les premiers, loin de là, à nous inquiéter de l’avenir de la langue française au Québec, et à s’en inquiéter sous l’angle de la qualité.

Pourquoi la qualité de la langue est-elle particulièrement importante pour nous, Québécois ? Parce que sans qualité, il n’y a pas de fierté, et sans fierté, la langue est privée de son principal rempart. Mon grand-père Garon était fier de ses jugements comme il était satisfait de ses meubles. Il en était fier parce qu’il savait combien il lui avait fallu scier, tailler, vriller, sabler, assembler, le bois et les mots, pour arriver à ce résultat. L’objet était à la fois beau et utile.

Les travailleurs au clavier

Parlons de l’utilité du français. De nos jours, en entreprise, savoir communiquer est plus important que jamais. Les travailleurs d’aujourd’hui ne manipulent plus les outils, mais le savoir. Ils ne sont pas sur la ligne de montage, mais au clavier. Qui l’aurait dit : les travailleurs du XXIe siècle passent leur temps à écrire ! Sans compter les heures que nous passons sur Facebook, Twitter et autres WhatsApp.

Mais, disons les choses franchement : dans beaucoup de cas, nous écrivons tout croche ! On pourra bien mettre autour de la langue française toutes les barricades qu’on veut. À la fin, si la langue que nous parlons et que nous écrivons n’est pas limpide, si nous la saupoudrons de formulations approximatives et de syntaxe et de mots anglais, si elle est « garrochée » plutôt que fignolée, elle ne cessera de s’effilocher. Si nous n’en sommes pas fiers au point de faire l’effort de constamment la mettre à jour, d’inventer les mots nécessaires plutôt que de les emprunter à l’Empire qui décline, elle ne deviendra pas, comme nous le souhaitons pourtant, absolument essentielle au travail. Et alors, pourquoi les nouveaux Québécois feraient-ils l’effort de l’apprendre et de la maîtriser, eux pour qui c’est souvent une troisième ou une quatrième langue, alors que nous-mêmes la laissons aller et nous laissons aller ?

En matière de langue comme en bien d’autres domaines, nous avons pris l’habitude, au Québec, de nous en remettre à l’État. Aux lois et aux écoles. Pour ce qui est de la langue, la preuve est faite que cela ne suffit pas. La loi 101 a fait beaucoup pour l’adoption du français par les nouveaux venus, mais elle n’a pas été en mesure d’assurer la qualité de la langue. L’école non plus, malgré ou à cause des nombreuses réformes, n’y est pas parvenue.

En entreprise, on nous dit que des candidatures sont rejetées parce que le curriculum vitæ est bourré de fautes ! Voici donc qu’avant même de s’habiller chic pour une entrevue, le candidat ne s’est même pas donné la peine d’utiliser Antidote pour son C.V. Je ne parle même pas des dictionnaires et des grammaires si chers à mon grand-père Garon, et qui aujourd’hui, dans les demeures et les bureaux, sont couverts de poussière.

Pour ce qui est du français, au Québec, ce n’est pas la loi 101 qui prédomine, c’est la loi du moindre effort.



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