Libre opinion : La question des cégeps ou l'absence de perspective du gouvernement libéral

Après avoir dirigé divers ministères au sein de gouvernements du Parti québécois, j'ai pu constater que l'Éducation est probablement celui qui, plus que tout autre, requiert une vision à long terme dans l'exercice quotidien de sa gestion. En fait, les changements en éducation ne se font essentiellement sentir qu'à long terme, à quelques exceptions près. À titre d'exemple, la réforme de l'éducation, amorcée il y a huit ans, n'est pas encore implantée au secondaire.

On comprendra que les imprécisions ne peuvent perdurer dans un ministère ayant cette importance stratégique. Il est intolérable qu'un ministre de l'Éducation n'ait finalement jamais de point de vue sur quoi que ce soit, puisque l'absence de perspectives d'avenir claires est un état de fait incompatible avec la mission éducative. [...]

Du leadership nécessaire

En posant tout entière la question de l'avenir de l'enseignement collégial, le débat ne pouvait que se polariser. Par son absence de balises et de vision, le ministre Pierre Reid a cultivé l'affrontement. [...] Le ministre de l'Éducation sait que la mobilisation de tous les réseaux est essentielle pour la réussite des projets éducatifs. Sa responsabilité ultime était donc d'être le rassembleur. Il est clair que le ministre a manqué de leadership et que son absence de volonté politique est lourde de conséquences.

En mettant la question des cégeps sur la table, le ministre avait le devoir de fournir un bilan complet des 35 ans d'existence des cégeps au Québec. Dans cette perspective, le document de consultation soumis aux participants est incomplet et insatisfaisant. Pourquoi le ministre n'a-t-il pas jugé bon de faire appel au Conseil supérieur de l'éducation pour une telle évaluation? Ce dernier avait pourtant récemment produit une évaluation de la réforme de 1993 sur les programmes de formation technique. Ni la Commission d'évaluation de l'enseignement collégial, ni le Conseil supérieur de l'éducation n'ont pourtant été invités à prendre la parole au forum collégial.

En l'absence de références, le ministre s'est contenté d'un document comparatif dont la prémisse est que le système québécois diffère des autres modèles nord-américains. Soit. Mais on juge un arbre à ses fruits et non à la couleur de ses feuilles. Aussi fallait-il juger de la qualité de la formation dispensée dans les cégeps et des compétences des diplômés, plutôt que de s'attarder en premier lieu à la structure elle-même.

Sur l'autonomie et le cheminement

Nous avons tous pu constater que le Forum sur l'avenir de l'enseignement collégial a été un échec. Les faits sont incontestables. [...] Malgré cela, le ministre a prononcé un discours de clôture ouvrant des pistes dans toutes les directions.

S'il semble que la formation préuniversitaire ne sera pas retirée aux cégeps qui souhaitent la conserver (!!!), la question se pose maintenant pour la formation technique. Le statu quo est inacceptable pour le ministre et un nouveau lieu commun d'ancrage de cette formation se mettra vraisemblablement en place. Mais quel sera ce nouveau lieu d'ancrage? Est-ce que le ministre remet en question l'appartenance de la formation technique à l'enseignement supérieur? Il va de soi que cette voie n'a pas été débattue au forum et qu'elle a donc encore moins fait l'objet d'un consensus.

Le ministre a ouvert la porte à une plus grande autonomie des collèges. Peut-être celle-ci est-elle souhaitée, mais l'important est de déterminer de quelle façon cela pourra se concrétiser. Personne ne doute de la qualité de la formation offerte dans les collèges. Par exemple, en permettant aux collèges d'émettre leurs propres diplômes, le ministre ne risque-t-il pas de les mettre en compétition l'un contre l'autre? Ne les expose-t-il pas au risque d'affaiblir le réseau et de dévaluer — à tort, je le précise bien — les diplômes décernés par certains établissements jugés moins performants? Les cégeps en région perdraient-ils au change parce qu'ils sont souvent plus petits?

Cela étant, il faut favoriser l'émergence et le développement de créneaux spécifiques à chaque région, ce qui permettrait aux cégeps de mettre en valeur toute leur créativité et leurs talents, ainsi que de répondre aux besoins de main-d'oeuvre et de diversification économique des régions.

Le ministre de l'Éducation a condamné d'entrée de jeu le cheminement trop long d'une majorité d'étudiants pour terminer leur programme, puis le faible taux de diplomation des étudiants inscrits à la formation technique. Qu'arriverait-il si, comme société, on pouvait enfin se résoudre à admettre que le cégep est une étape à franchir et qu'il peut être normal qu'un étudiant prenne un peu plus de temps que le délai prescrit pour obtenir son diplôme? Que se produirait-il si on se rappelait que le cégep a été conçu pour être un lieu orientant et qu'un changement de programme peut souvent être un gage de succès pour un étudiant?

De plus, une partie importante des étudiants doivent concilier leurs études avec un emploi et une vie familiale. Le délai de la formation n'a pas à être indéterminé, mais il peut assurément être revu. Le ministre Reid devrait envisager d'investir dans l'orientation et l'accompagnement, ce qui aurait une incidence positive sur le taux de diplomation.

Le Québec, un espace habité

Le ministre de l'Éducation a vanté l'apport des cégeps au développement des régions du Québec. En commission parlementaire sur la qualité, l'accessibilité et le financement des universités, l'Université du Québec nous a appris que 70 % de ses étudiants allaient être des diplômés de première génération. Il y a donc encore un retard à combler. Et malgré tout, le ministre s'est déclaré préoccupé par les seuils de viabilité des programmes dans le contexte d'une démographie décroissante. Nous annoncera-t-il la fermeture de programmes en région sans même en évaluer les répercussions?

Les Québécoises et les Québécois ont choisi d'occuper leur territoire, de l'habiter et d'y vivre. On commence à peine à évaluer les bénéfices de la présence des cégeps en région, ne serait-ce que pour comprendre comment ils les ont stimulées à s'adapter avec dynamisme à l'économie du savoir, ou encore comment ils ont favorisé l'accès des femmes aux études supérieures. Le ministre doit évaluer pleinement les conséquences de gestes qui appauvriraient directement les régions, soit en favorisant l'exode des jeunes, soit en les décourageant dans la poursuite de leurs études.

Les cégeps sont nés, entre autres, pour répondre à un besoin de cohésion des parcours de formation. Le Québec a créé un ordre d'enseignement dans la perspective d'uniformiser le parcours menant à la formation technique et à l'université. S'il peut être souhaitable d'accorder plus de souplesse au réseau collégial, la notion même de géométrie variable et la fin du «mur-à-mur» évoquées par le ministre sont inquiétantes quant au recul du réseau, voire aux disparités régionales que cela pourrait créer.

Je suis inquiète pour l'avenir des cégeps, car je ne sens pas que le ministre nous propose un projet éducatif clair, stimulant et positif. Je souhaite réitérer ici toute l'importance du réseau collégial, puisque ce réseau est vital pour le développement économique de nos régions et joue un rôle majeur comme pivot culturel, technologique et social. [...] Le cégep doit demeurer un pôle de rétention et d'attrait spécifique pour une région. Il faut à tout prix éviter de restreindre le développement des cégeps, surtout pour des motifs purement financiers liés à la «réingénierie» de l'État. [...]

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