La prévention se fera vite tasser devant les besoins de l’urgence

«Si l’on souhaite que les services de la protection de la jeunesse interviennent de meilleure façon auprès des enfants signalés qu’ils prennent en charge, il faut arriver à réduire le nombre de ces enfants par des mesures préventives d’une très grande intensité à l’échelle locale et à l’échelle régionale», écrivent les auteurs.
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse «Si l’on souhaite que les services de la protection de la jeunesse interviennent de meilleure façon auprès des enfants signalés qu’ils prennent en charge, il faut arriver à réduire le nombre de ces enfants par des mesures préventives d’une très grande intensité à l’échelle locale et à l’échelle régionale», écrivent les auteurs.

Il ne viendrait pas à l’esprit de quiconque de confier la prévention des accidents de la route à la Direction des services d’urgence du ministère de la Santé et des services sociaux. La partie préventive de l’équation est assumée par la Société de l’assurance automobile du Québec, par le ministère du Transport et par la force policière. Les programmes de prévention routière reposent sur la sensibilisation des automobilistes, le redressement des courbes dangereuses, l’élimination des angles morts et la dissuasion policière sévère. Les services d’urgence, témoins bien informés de ce qui dérape sur nos routes, sont certes mis à contribution, mais leur mission est d’assurer les meilleurs services possible auprès de ceux qui sont malgré tout victimes d’accidents.

La DPJ est le service d’urgence de nos services sociaux. On y reçoit, y évalue et y assure le suivi des signalements de détresse ou de menaces extrêmes au bien-être et au développement des enfants et des jeunes. Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux entend désormais confier cette responsabilité sociale à la nouvelle directrice nationale de la protection de la jeunesse, avec mission de s’assurer de la qualité des services des DPJ partout au Québec. Fort bien. En cela, il acquiesce à la demande explicite de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (CSDEPJ) faite en novembre 2020.

Mais le client en a plus qu’il en demandait. Dans sa recommandation, jamais la Commission ne laisse entendre que l’on devrait confier à la titulaire la responsabilité additionnelle d’une Direction du développement et du bien-être des enfants, un mandat vaste comme le monde et qui comprend les programmes de prévention enfance-jeunesse présentement sous la responsabilité de la Santé publique. C’est ce que le ministre délégué entend faire sous prétexte d’assurer une plus grande fluidité dans « la trajectoire » des services offerts eux enfants vulnérables.

Malheureusement, on ne peut pas espérer autre chose que ce que l’on connaît déjà si on demande à la même autorité de s’occuper de prévention de la maltraitance et de services de protection d’urgence à la fois : la prévention se fera vite tasser devant les besoins de l’urgence. C’est un film dans lequel on joue depuis déjà trop longtemps. On sait déjà que, devant les urgences, la prévention se fera bouffer tout rond par le curatif.

Fausse bonne idée

Nous connaissons pourtant le modèle qui a fait ses preuves. La réduction spectaculaire du tabagisme ne dépend pas des cancérologues ou des pneumologues. Elle est le fruit de programmes massifs de prévention orchestrés par la Santé publique en collaboration avec d’autres organismes de l’État, dont le ministère du Revenu avec sa taxation sur le tabac. Il en est de même avec la réduction des accidents mortels de la route. On pourrait multiplier les exemples, dont celui de la prévention du suicide ou des grossesses chez les jeunes. Dans ces dossiers, les services curatifs de santé et de services sociaux peuvent désormais faire un meilleur travail, parce que les patients leur arrivent en moins grand nombre, étant donné que d’autres services, dont c’est la mission principale, ont fait correctement leur boulot de prévention. Et parce que l’on a donné à ces services et programmes de prévention les moyens de leurs ambitions.

Il n’en va pas autrement en ce qui a trait à la protection de la jeunesse. Si l’on souhaite que les services de la protection de la jeunesse interviennent de meilleure façon auprès des enfants signalés qu’ils prennent en charge, il faut arriver à réduire le nombre de ces enfants par des mesures préventives d’une très grande intensité à l’échelle locale et à l’échelle régionale. C’est ce qui a manqué cruellement durant toutes ces années, parce que l’on n’y a pas mis toutes les ressources et les énergies nécessaires. Ce n’est pas une question de fluidité des suivis auprès des enfants vulnérables qui est en cause, comme l’affirme le ministre en toute bonne foi, mais une question d’intensité, de ressources appropriées et de concertation. Certes, la Direction nationale de la protection de la jeunesse ne devrait pas être écartée du jeu. Son analyse unique des situations qui lui sont signalées est essentielle pour arriver à ce que la Santé publique et d’autres partenaires régionaux rassemblés par elle — et ils sont nombreux — dessinent et mettent en œuvre collectivement des interventions préventives pertinentes, cohérentes et percutantes. Mais évitons d’appliquer une fausse bonne idée et de condamner la directrice nationale de la protection de la jeunesse à l’échec.

1 commentaire
  • Pierrette Lapointe - Abonnée 31 mars 2021 11 h 38

    Ca semble tellement vrai

    Comment se fait-il que les grands décideurs n'y aient pas pensé avant?