Mon rapport à la langue française

«Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents n’étaient pas des universitaires; mon père savait lire, mais à peine écrire. Néanmoins, il était interdit de
Photo: Michel Tremblay «Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents n’étaient pas des universitaires; mon père savait lire, mais à peine écrire. Néanmoins, il était interdit de "mal parler" chez nous», se rappelle l'auteur.

J’ai toujours perçu le français comme un héritage sacré. Comme un héritage fragile aussi, menacé, qui demande des soins constants. Au Québec, le français a toujours été et restera un combat perpétuel. Cette pensée, loin de me déprimer, me stimule. Car la survie de notre langue a été chèrement payée par nos ancêtres. Chaque génération a pris le relais et y a contribué. C’est ce qui fait sa valeur à mes yeux.

À Chicoutimi, la plus ancienne ville du Saguenay, fondée au milieu du XIXe siècle, la langue anglaise était très présente sur les enseignes, dans la vie des affaires, les manufactures, les loisirs, même dans les noms de rue. Une vie anglophone orbitait autour de la puissante famille Price, qui contrôlait la plus grande partie de l’économie. Elle faisait élire au conseil municipal des contremaîtres unilingues. Aux jours de fête, le God Save the Queen était à l’honneur.

À partir des années 1880, une génération diplômée du nouveau séminaire s’est levée. Elle était animée d’un profond désir de reconquête. Économique d’abord : briser le monopole de l’anglophone sur la jeune société et se lancer dans les affaires. Sociale ensuite : occuper les postes de décision, s’affirmer comme leaders. Culturelle enfin : franciser les symboles, répandre le goût de prendre sa place, de voir grand et droit, en français. Partout la même motivation allumait des feux, ceux de l’honneur, de la fierté retrouvée.

À la maison

Je suis issu d’une famille ouvrière. Mes parents n’étaient pas des universitaires ; mon père savait lire, mais à peine écrire. Néanmoins, il était interdit de « mal parler » chez nous. Nous étions tout jeunes quand une « Encyclopédie de la jeunesse » est entrée dans la maison. Elle a fait notre bonheur pendant plusieurs années. Par la suite, la lecture a toujours été abondamment pratiquée.

Nous avions un oncle menuisier, ancien cultivateur, qui vouait un culte à la langue française et s’exprimait comme un évêque. Abonné au Devoir, il mémorisait des éditoriaux entiers. Il venait souvent à la maison et nous les récitait avec mimiques et gestes à l’appui. Il était fier de ses prestations mais, en même temps, il nous mettait en garde contre la vanité qui, à cette époque, venait parfois avec « l’éducâtion ». Il disait : « N’oubliez jamais que dans “alphabétisation”, il y a le mot “bêtise”. »

Après son départ, nous nous en moquions un peu. Mais, secrètement, nous l’admirions et nous nous appliquions à l’imiter.

À l’école

Au couvent des Saints-Anges où nous avons commencé nos études, les religieuses étaient très sévères et parlaient une langue très châtiée. Nous avions dès la première année un petit cahier dans lequel nous faisions nos exercices d’écriture. Je l’ai conservé longtemps, puis je l’ai perdu, à mon grand chagrin. Sur les murs du collège que nous avons ensuite fréquenté, mes frères et moi, à partir de l’âge de neuf ans, d’immenses écriteaux recouvraient la façade de brique. Le message était clair : « Protégeons notre langue », « Gardons notre âme française ».

Plus tard, au collège classique de Jonquière, l’exercice qui nous tenait le plus à cœur et auquel nous nous appliquions religieusement était la « composition française » que nous devions rédiger durant la fin de semaine. Elle tenait dans deux ou trois pages sur le sujet de notre choix. Nous nous occupions longuement autour de la table de la cuisine pour produire notre chef-d’œuvre.

Dans les jours suivants, le professeur de français commentait en classe les résultats de l’opération. Il récitait aussi des extraits des meilleurs travaux. Nous attendions fébrilement cet instant. C’était un grand honneur de se voir primer.

À l’université

Entré à l’Université Laval, j’ai eu le bonheur d’avoir Fernand Dumont comme professeur. C’était un maître dans l’art d’exposer, d’expliquer. La clarté, l’élégance, le vocabulaire, le rythme, la diction, tout y était. Les étudiants étaient captivés. Grâce à cet exemple qui est devenu un modèle, j’ai pu accéder à un autre niveau de langue. Il éclipsait même l’oncle Henri.

Quand j’ai fait mon doctorat à Paris, j’ai connu d’autres modèles. Le plus remarquable était le politologue Raymond Aron, un virtuose exceptionnel. Ses prestations hebdomadaires au Collège de France attiraient des foules. Je n’ai jamais rencontré de conférenciers aussi doués. Tout lui semblait facile ; c’était évidemment le résultat d’un long travail. Chaque fois que je présente une conférence, j’ai son modèle à l’esprit ; c’est mon idéal. Pour moi, c’est moins une contrainte qu’une passion. La passion de la langue.

Je sais, tout le monde n’est pas professeur. Et les oncles Henri ne se trouvent pas dans toutes les parentés. Mais tout le monde peut développer le goût, le soin, la fierté de sa langue. Au Québec, c’est le socle de l’identité et tout ce qui vient avec.

Cela dit, la fierté n’a pas vraiment d’adresse sociale. Aux premiers temps de la loi 101, les ouvriers d’usine s’appliquaient à franciser le nom de leurs outils, de leurs machines ; les mécaniciens de garage en faisaient autant avec les composantes des automobiles…



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