COVID-19: les pompiers pyromanes

En rouvrant les centres sportifs sans parler de ventilation, en permettant la présence de 250 fidèles dans les lieux de culte et en retournant les 3e, 4e et 5e secondaires sur les bancs d’école à temps plein, le gouvernement ne souffle-t-il pas lui-même sur les braises?
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne En rouvrant les centres sportifs sans parler de ventilation, en permettant la présence de 250 fidèles dans les lieux de culte et en retournant les 3e, 4e et 5e secondaires sur les bancs d’école à temps plein, le gouvernement ne souffle-t-il pas lui-même sur les braises?

Quand même les caricaturistes en sont rendus à illustrer le train de la troisième vague qui s’apprête à nous foncer dessus, c’est qu’il est bien difficile de nier cet inéluctable état de fait. Or, la CAQ persiste et signe en allant de l’avant avec les assouplissements et en entretenant l’espoir que la lumière au bout du tunnel sera un printemps ensoleillé, où la joie, l’allégresse et le commerce florissant régneront en maîtres, bien que masqués.

Irresponsable ? Déconnectée ? Incompétente ? Je cherche les mots pour qualifier cette obstination, alors que le Saguenay est passé du vert au rouge en quelques jours et que le Centre de services scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup a fermé toutes ses écoles. En ne reculant pas sur certaines annonces jugées imprudentes par de nombreux experts, non seulement on s’assure que cette troisième vague aura lieu, mais on la précipite.

Dans Le printemps le plus long, Alec Castonguay met en lumière les ratés du système d’alerte fédéral et de la chaîne décisionnelle provinciale au début de la pandémie. Le virus nous était alors inconnu ; ses modes de transmission étaient encore obscurs. La flambée fut surprenante. Un an plus tard, nous savons. Nous savons que les nouveaux variants ont pris de la vigueur. Nous savons qu’ils augmentent « de 60 % les risques d’être hospitalisé, de 100 % d’atterrir aux soins intensifs, de 60 % de mourir ». Nous savons que la situation s’envenime ailleurs dans le monde à cause de ces souches plus contagieuses.

Samedi, nous avons repassé la barre des 1000 cas par jour. La courbe des variants a rejoint celle du virus traditionnel, qui décroît. C’est une question de jours avant que les nouvelles formes dominent, et ce, même si les conditions avant relâchement sont maintenues. Or, le premier ministre François Legault continue à affirmer que « nous résistons aux nouveaux variants ». En rouvrant les centres sportifs sans parler de ventilation, en permettant la présence de 250 fidèles dans les lieux de culte et en retournant les 3e, 4e et 5e secondaires sur les bancs d’école à temps plein, le gouvernement ne souffle-t-il pas lui-même sur les braises ? Il y a fort à parier que le feu prendra dans les rideaux avant longtemps, et qu’on refermera tout avant d’avoir eu le temps de crier « terrasse » — mais après avoir perdu un proche ou vu la mort de près, et ce, même si on est jeune et en santé.

Ne répétons pas les mêmes erreurs

D’aucuns qui se sont montrés critiques devant la gestion de la pandémie ont connu le luxe appréciable de se faire taxer de gérants d’estrade. Certains s’époumonent depuis des mois afin que le gouvernement atteste la transmission aérienne, qu’il équipe mieux le personnel de la santé et qu’il adapte les règles sanitaires en conséquence. Et voilà que le Tribunal administratif du travail (TAT) leur donne raison dans un jugement extrêmement documenté, qui tranche en faveur de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.

On y lit notamment que la science a démontré que le virus est transmissible par voie aérienne et que l’INSPQ doit arrêter de « glisser [ce fait] sous le tapis » ; aussi, que le gouvernement « aurait dû appliquer le principe de précaution ». Pendant la seconde vague, 30 000 travailleurs et travailleuses de la santé ont été infectés, selon l’Enquête. Plus fâchant encore : le gouvernement aurait eu le temps d’acheter suffisamment de N95 avant cette deuxième vague, mais il a préféré attendre que des masques produits au Québec soient prêts… au printemps 2021. Entre garder la face et échapper des vies, le gouvernement Legault a fait son choix. S’apprête-t-il à répéter cette erreur ?

Car nous y voilà rendus, au printemps 2021. Le personnel de la santé est depuis peu armé de N95, tandis que les activités permises se multiplient dans l’ombre des variants. Malgré le blâme du TAT, les règles de réouverture tiennent-elles compte de la transmission aérienne ? Pas du tout ! À ce jour, aucune mention sur la ventilation des commerces et autres lieux publics dans les directives de la CNESST. Au centre sportif, par exemple, le masque peut être retiré pour faire du cardio ; activité hautement génératrice de particules de virus inhalables. On se borne à miser sur la sacro-sainte distance, le lavage des mains et la désinfection des machines. Malgré de nombreux « Je-vous-salue-Marie-pleine-de-variants » et d’ablutions au Purell, il faudrait être naïf pour penser que ça suffira. Et hop ! Encore un peu d’huile sur le feu qui couve.

Déterminé à ce que l’extincteur ne soit plus de taille à affronter le sinistre, le gouvernement renvoie de plus tous les élèves du secondaire à 100 % en présentiel, avec tout ce que cela implique de couloirs bondés et de distanciation impossible à respecter. Épuisés et craintifs, les enseignants trouvent qu’on met leur santé, voire leur vie, en péril : « J’ai près de soixante ans et trois maladies chroniques. On a envie d’être avec nos élèves, mais on ne comprend plus ce qui se passe. Si c’est si sécuritaire, que M. Roberge vienne enseigner un jour par semaine », m’a confié un professeur du secondaire, qui s’explique mal pourquoi le personnel des écoles, important lieu d’éclosions, n’est pas vacciné en priorité.

Continuant à multiplier pareilles décisions incohérentes, le gouvernement préfère mettre tous ses œufs dans le miraculeux panier de la vaccination (une dose, deux doses, on ne sait plus !). Celle-ci, on le rappelle, n’empêchera que les formes graves de la maladie, pas sa transmission, sans compter que sa protection contre certains variants demeure incertaine. « Québécois, Québécoises, vous aurez tous et toutes reçu au moins une dose de vaccin pour la Saint-Jean », nous promet-on. N’empêche que tous les signes sont là : si on ne recule pas ou qu’on n’encadre pas mieux la reprise en tenant compte de la transmission aérienne, la table est plutôt mise pour qu’on ait droit à un énorme feu — et pas « de joie ». Ne reste qu’à espérer que la CAQ se rappellera que le brasier, c’est une fois de plus elle-même qui l’a allumé.

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