Les gardiens de notre langue

La nouvelle est apparue sur le fil Twitter du journaliste Nadi Mobarak le 7 mars dernier.

« J’ai appris aujourd’hui que mon ancien prof de français est mort. Une personne comme lui vous marque à vie par sa culture et son amour de la langue française. […] Bonne route, M. Boussaroque ! »

J’étais sonnée. Cet homme avait aussi été mon professeur de français, et le premier à m’avoir fait prendre conscience du fait que cette langue devait devenir le centre de ma vie.

Le plus curieux, c’est que l’avant-veille de l’annonce faite par Nadi Mobarak, je m’étais réveillée en sursaut au milieu de la nuit en pensant justement à lui. À monsieur Boussaroque. Je m’étais mise à chercher sur Internet pour tenter de voir ce qu’il devenait. Je n’arrivais plus à être certaine de son prénom, donc mes recherches ont été vaines.

C’est que, voyez-vous, je voulais lui écrire pour le remercier. Lui dire que, sans lui, je ne serais certainement pas devenue celle que je suis.

Nadi Mobarak a eu la gentillesse de m’indiquer comment offrir mes condoléances à ses proches. Sur le site Web conçu à cet effet, j’ai écrit un petit mot et retrouvé ses prénoms. Louis Pierre. Louis Pierre Boussaroque.

Une langue à honorer

J’ai eu monsieur Boussaroque comme professeur de français vers 13 ou 14 ans. Si mes souvenirs sont bons, je l’ai même eu deux ans de suite, en 2e et 3e secondaire. La maîtrise de notre langue était pour lui d’une importance capitale. C’était la seule manière d’être véritablement armé pour habiter ce monde où le français semblait déjà de plus en plus menacé. Notre langue commune (car dans notre école, il y avait des étudiants qui venaient de partout, mais qui avaient le français en partage) était une chose fragile, précieuse et compliquée, que nous devions protéger.

Je me rappelle les exigences de monsieur Boussaroque à cet égard. Nadi Mobarak aussi s’en souvient. Notamment les terribles dictées : elles étaient notées sur 20 et, quand on avait plus de 20 fautes, notre note tombait dans le négatif… vous pouviez donc vous retrouver avec -15/20, par exemple. Dans nos autres travaux, dissertations, analyses, textes de création, les fautes de français pouvaient vous faire avoir une piètre note, même si le contenu était excellent.

Disons qu’aujourd’hui, je fais peu de fautes.

En plus de cette méthode qui paraîtra peut-être « vieille école » aux yeux de certains, il y avait autre chose. Il y avait la passion palpable de monsieur Boussaroque pour la plus merveilleuse des incarnations de la matière qu’est notre langue : la littérature.

Une langue à faire vivre

Il m’appelait, comme tous ses étudiants, par mon nom de famille, et je n’oublierai jamais le jour où il nous a fait découvrir Jean Racine, et plus particulièrement le monologue d’Hermione dans Andromaque (Acte V, scène 1).

Il nous avait lu ces mots que je connais encore par cœur aujourd’hui :

Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?

Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?

Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.

Ah ! Ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ?

J’avais poussé une exclamation. Il m’avait dit avec l’œil pétillant : « Pas mal, n’est-ce pas, ce monologue, Abdelmoumen ? Que se passe-t-il en Hermione, pour qu’elle dise ceci. Qu’est-ce que ces mots signifient pour vous ? »

Je ne me souviens plus de ma réponse. Mais j’ai encore ancré en moi le souvenir de l’effet que m’a fait la capacité de l’auteur, Racine, à travailler la langue de manière à dire, en si peu de mots, tant de choses sur un personnage, ce qu’il était en train de traverser, le moment de sa vie où nous le croisions, et le monde qu’il habitait.

Monsieur Boussaroque s’était sans doute attaché à nous aider à répondre à sa question, à analyser le texte, l’emploi des mots, la ponctuation, le contexte de la pièce, l’œuvre, avec ce sourire qui illuminait son visage quand il nous parlait littérature, ses cheveux noir de jais toujours soigneusement peignés, son élégance et cette voix grave, très douce, qui était la sienne — sauf quand il se mettait en colère parce que nous avions manqué de respect à un texte, à notre langue, ou à nous-mêmes en faisant mine de trouver que maîtriser le français n’était pas important.

Une langue à habiter

Ce que monsieur Boussaroque m’a fait comprendre, c’est que le français pouvait créer des univers dans lesquels brillaient le plus beau, le plus laid, le plus tragique, le plus violent, le plus profond de notre humanité.

Je suis fière de parler et d’écrire au moins une autre langue, l’anglais, et je regrette de ne pas en parler davantage. Maîtriser une deuxième langue c’est découvrir une autre musique dans la façon de nommer le monde. Mais mon rapport avec le français est différent. À 48 ans avec dix livres publiés et un nombre infini de textes, exerçant désormais le beau métier d’éditrice, je continue d’approfondir ma connaissance de cette langue, je continue d’y découvrir des pièces inconnues, des corridors jusque-là jamais parcourus, de nouvelles fenêtres sur notre destin commun, les fraternités qui nous lient et les haines qui nous déchirent.

J’aime perfectionner ma connaissance de l’anglais et j’aime ce qu’elle me fait découvrir, j’aimerais réapprendre l’allemand abandonné à l’adolescence, j’aimerais apprendre le roumain et, pourquoi pas, l’arabe.

Mais le français, c’est différent.

Le français est ma maison.

3 commentaires
  • Jean-François Bissonnette - Abonné 30 mars 2021 09 h 14

    Le français est ma maison

    J'aime beaucoup votre expression: le français est ma maison. J'ai ressenti une grande joie à la lecture ce votre article. Comme vous, j'aime cette langue dans laquelle j'ai grandi, ai exercé ma carrière de 35 années d'enseignement aux enfants et qui continue à me nourrir dans la littérature et l'criture
    Votre hommage à votre ancien professeur est touchant. Il a réussi à vous transmettre cette passion, cer amour de la langue française que je partage avec
    vous.
    Nicole Gagné, abonnée

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 mars 2021 10 h 38

    Un bel hommage

    Bravo !

  • Daniel Gagnon - Abonné 30 mars 2021 15 h 48

    L’indifférence et le désamour de plusieurs jeunes Québécois et Québécoises pour le français

    C’est une touchante déclaration d’amour que vous faites, Madame Mélikah Abdelmoumen, une lettre qui émeut d’autant plus qu’en ce moment le déclin du français semble poursuive sa descente infernale dans la désinvolture et l’insouciance générales.

    Le Québec doit continuer prendre au sérieux la défense de notre langue, avec toute l’attention et la surveillancepossibles.

    On se doit de renforcer la loi 101 pour mieux protéger notre langue, cette loi qui nous a donné la sécurité linguistique jusqu’à maintenant.

    Il faut rester vigilant et continuer de nous affirmer dans notre langue française si spéciale en terre d’Amérique, si courageuse et lumineuse dans cette mer de 350 millions d’anglophones qui nous entoure.

    Espérons que l’indifférence et le désamour de plusieurs jeunes Québécois et Québécoises pour le français va cesser.