Le temps n’est pas aux colifichets pour le français au Québec

Le français est une langue internationale, présente sur tous les continents, en croissance partout, sauf en Amérique du Nord.
Photo: iStock Le français est une langue internationale, présente sur tous les continents, en croissance partout, sauf en Amérique du Nord.

Soyons directs. Les réalités ne sont plus les mêmes. Si, au début des années 2000, lors de la tenue des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, les indicateurs de santé de la langue étaient globalement stables, aujourd’hui, ils sont tout autres.

À l’époque, la Commission avait fait le constat d’une montée en puissance fulgurante du français dans les organisations, les institutions et l’espace public dès l’adoption de la Charte de la langue française (1977) qu’ont freinée puis bloquée rapidement les victoires du gouvernement canadien contre le gouvernement du Québec dans sa contestation de la loi 101. Alors, les courbes ont cessé leur ascension pour se stabiliser.

 

Mais, depuis 15 ans, elles se sont toutes inversées. En particulier à Montréal, où l’on observe maintenant chez les allophones et les francophones une substitution de l’anglais au français, de l’ordre de 6 %. S’en inquiète le gouvernement de la CAQ. Mais aussi le Parti libéral du Canada. Le principal fossoyeur de la loi 101, faut-il le rappeler. Est-ce réversible ? Oui, à la condition d’être précis dans les objectifs, structurant dans les mesures et courageux dans la mise en œuvre.

Précis dans les objectifs

Les objectifs de la Charte de la langue française d’origine étaient de faire du Québec, en Amérique du Nord, un territoire français dans sa langue des lois, des tribunaux, de l’administration, de l’enseignement, du travail, du commerce et des affaires. La Charte spécifiait deux exceptions : dans leurs institutions, l’anglais, pour la communauté québécoise anglaise, et les langues autochtones, pour les Premières Nations et les Inuits.

La Charte avait mis le mouvement social en ordre de marche d’abord par la précision de ses objectifs. Le français allait devenir utilitaire, incontournable, prestigieux. À l’avenir, la langue française serait celle de l’ascension sociale, celle, commune à toutes les langues, rassemblant la diversité, connectant avec 400 ans d’histoire d’un peuple original en terre d’Amérique, signantson identité, signifiant son appartenance et construisant sa solidarité. Les gains ont été engrangés, à la vitesse grand V.

Mais la guérilla du Canada contre la Charte a fini par l’édenter toute. Deux cents amendements plus tard, que reste-t-il de la précision des objectifs ? Dans le carcan canadien, comment restaurer le statut incontournable du français au Québec ? Un statut précis, mais exigeant.

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Alors qu’elle compose 8,3 % de la population québécoise, la communauté anglaise se voit attribuer 19 % des ressources réservées aux cégeps et 25,4 % de celles dévolues aux universités. C’est 3,7 fois plus important que son bassin démographique.

Matériellement, politiquement, socialement, et culturellement le Québec héberge à nouveau deux propositions identitaires compétitives portées par deux réseaux institutionnels (français et anglais), dont l’un s’appuie sur le Canada,l’Amérique du Nord et l’anglosphère planétaire. Pour l’autre, sans contrepoids massif et explicite, la partie est jouée. L’indépendance du Québec est un contrepoids possible. À l’efficacité imparable, si l’on se réfère aux langues aussi marginales que l’islandais, le danois ou le suédois, langues d’autant de pays indépendants. Alors que le français est une langue internationale, présente sur tous les continents, en croissance partout, sauf en Amérique du Nord.

L’institutionnalisation de la citoyenneté québécoise est un autre contrepoids. C’est ce que la Commission des États généraux sur la situation etl’avenir de la langue française au Québec a proposé pour tenir compte du carcan canadien. Dans un ensemble législatif à statut « quasi constitutionnel », liant la Charte des droits et la Charte de la langue (auquel l’on peut ajouter maintenant la laïcité de l’État), ce contrepoids de la citoyenneté est accessible. Pour graver dans la conscience populaire qu’au Québec le français est la langue de tout le monde.

Des mesures cohérentes

Mais ça ne suffira pas. Pour substantifier ce contrepoids, il lui faut aménager un ensemble de politiques, de pratiques et de services qui, socialement, le matérialise. Plongé à nouveau dans la compétition de deux propositions identitaires portées par deux réseaux institutionnels complets (le sociologue fransaskois Raymond Breton parle de « complétude institutionnelle »), un anglais et un français, le Québec, pour gagner, devra jouer des cartes maîtresses, celles qui font changer la donne. Elles sont au nombre de trois.

La première, les communications. Il est inadmissible que l’État québécois n’applique pas la provision prévue dans la loi 101 spécifiant que toutes sescommunications doivent se faire en français, sauf pour les individus de la communauté anglaise, à qui est reconnu le droit d’être servis en anglais. Le jour où l’État appliquera impérativement la règle du français dans ses communications, la culture populaire à l’égard de la langue française changera, et les personnes morales que sont les organisations et les entreprises dégageront rapidement des ressources pour s’assurer que leurs communications sont au mieux avec lui et ses services.

Deuxième carte maîtresse, l’équité dans l’allocation des ressources aux réseaux scolaires anglais, particulièrement aux niveaux postsecondaire et universitaire. Alors qu’elle compose 8,3 % de la population québécoise, la communauté anglaise se voit attribuer 19 % des ressources réservées aux cégeps et 25,4 % de celles dévolues aux universités. C’est 3,7 fois plus important que son bassin démographique. L’État du Québec finance ainsi férocement l’anglicisation de sa propre nation. Pour corriger la situation, il s’en trouve pour proposer l’extension de la loi 101 aux cégeps. Avec plusieurs embûches juridiques liées au carcan canadien. Pourquoi ne pas agir directement sur l’offre et viser précisément la justice sociale en faisant correspondre la somme des ressources à celle des populations française et anglaise ? Avec des résultats durables garantis. L’État du Québec en a tous les pouvoirs.

Troisième carte maîtresse : la francisation et la régionalisation systématique de l’immigration. Pour contribuer au maintien des taux de locuteurs français sur le territoire québécois, les taux de francisation doivent être de 90 %. Ils dépassent à peine 50 %. Et sont moins élevés à Montréal. D’aucuns proposent la baisse du nombre d’immigrants. Oui, si nous ne réussissons pas à franciser et à intégrer. Non, si nous prenons le train de mesures qu’il faut (1) pour recruter davantage de locuteurs français et de « francothropes », (2) pour doter toutes les régions du Québec de nouveaux centres d’accueil, d’orientation, d’accompagnement, de formation et de francisation des immigrants (des COFI 2.0 liant les services publics et les organisations communautaires) et (3) pour développer systématiquement des partenariats avec les entreprises et les institutions pour compléter l’intégration de ceux-ci.

Il n’est pas nécessaire de multiplier les chantiers. Ceux de la citoyenneté, des communications, de l’équité en éducation et de la régionalisation de l’immigration sont majeurs et, à eux seuls, joueront un rôle décisif dans la durée. Entre avancer ou reculer.

Une dernière carte maîtresse

Ajoutons une dernière carte maîtresse : ne pas se perdre dans des « mesurettes » ni se laisser distraire par des colifichets.

La loi 101 aux entreprises relevant de la compétence fédérale ? Marginal. Elles ne représentent pas 10 % de la main-d’œuvre au Québec, et plus de 40 % d’entre elles appliquent déjà la loi 101 pour des motifs commerciaux.

Importation des professeurs de français dans les provinces anglaises ? Bien sûr ! Combien pour inverser l’assimilation ?

Reconnaître la non-symétrie des langues française et anglaise ? Hypocrisie suprême ! Bien qu’il se soit trouvé plusieurs avocats et quelques juges pour croire à ce grand mensonge pendant 50 ans et causer les dégâts que l’on sait.

C’est en temps de crise que les peuples se découvrent des leaders qui font l’histoire. Ils ont en commun l’intérêt supérieur de leur nation, le partage généreux de leur passion, la justesse de leurs propositions et le courage comme la détermination de les mettre en œuvre. On dit d’elles et d’eux qu’elles et ils sont des femmes et des hommes d’État.



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