Quel est le but d’une élection?

«Nous avons besoin d’un nouveau mode de scrutin, d’une représentation efficace des diverses nuances présentes dans la société, afin de pouvoir mettre fin sainement aux débats», estime l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Nous avons besoin d’un nouveau mode de scrutin, d’une représentation efficace des diverses nuances présentes dans la société, afin de pouvoir mettre fin sainement aux débats», estime l'auteur.

On l’oublie facilement, mais le but premier d’une élection est d’éviter de se battre entre concitoyens. Cette prémisse semble assez simpliste, mais il suffit de regarder les événements au Capitole à Washington pour comprendre en quoi le lien est direct entre perte de confiance en un système électoral et violence.

Avant la tenue d’élections, les prétendants au titre de successeur au chef de tribu déchu venaient littéralement s’affronter avec leurs partisans issus des différents clans. Les protagonistes se donnaient rendez-vous avec leurs troupes sur ce qui deviendra le Champs-de-Mars. Et après de multiples négociations, intimidations et combats, un détenteur revenait avec les symboles du pouvoir afin d’assurer sa légitimité pour commander.

En ce sens, la plus grande révolution en matière de mode de scrutin a eu lieu il y a un peu plus de 2400 ans. À cette époque, les différents partisans éligibles (hommes en âge de se battre — ni trop jeunes ni trop vieux —, libres — pas les esclaves —, citoyens — pas les étrangers — et suffisamment riches pour posséder des armes) seront simplement comptés. Quand on compare ces éléments d’éligibilité antiques et les sujets de discours de ceux qui ont actuellement recours à la violence, impossible de ne pas tracer de liens : place des femmes en politique, âgisme, violence envers la société afro-américaine, restrictions multiples du droit de vote aux « étrangers », refus d’un contrôle des armes…

Anciennement, la démonstration de force sur le Champ-de-Mars était suffisante pour gouverner. Essentiellement, la peur de représailles permettait au nouveau chef de choisir et d’imposer sa volonté. Le problème est que les humains apprennent. Tant les tricheurs et les magouilleurs qui vont pouvoir tester le système à répétition que les participants honnêtes qui subissent parfois les conséquences de leur prise de position publique. Car dans notre monde moderne, on n’exécute plus un opposant, on essaie simplement de le discréditer. Et la politique moderne est devenue, avec ses propres armes, une bataille permanente pour discréditer l’opposant.

La société a évolué. Les problèmes sont plus nombreux. Les pistes de solutions sont encore plus nombreuses et complexes. Mais le but premier demeure le même : éviter de se battre entre concitoyens.

Toutefois, le moyen a changé. Aucune démonstration de force ne fera taire un individu qui est convaincu d’être lésé. Il suffit maintenant de se tourner vers les réseaux sociaux pour se faire entendre. Et heureusement, les différentes lois et chartes des droits protègent un contestataire — parfois trop — de représailles.

Cette dynamique est exactement ce que l’on vit au Québec actuellement. La démonstration de force n’est plus un moyen de mettre fin à un débat. Tant que les perdants ne pourront prendre conscience de leur faible représentativité réelle, ils ne concéderont plus. Nos gouvernements doivent le comprendre.

Nous avons besoin d’un nouveau mode de scrutin, d’une représentation efficace des diverses nuances présentes dans la société, afin de pouvoir mettre fin sainement aux débats. Sans une plus saine compétition dans la sphère politique, on va tourner en rond longtemps : une saine compétition entre les partis politiques grâce à la proportionnelle et éventuellement entre les candidatures à l’intérieur de chaque parti. Une concurrence directement liée à la volonté de l’électorat, transmise par chaque bulletin de vote et dont la pondération résultante ne peut pas être remise en question.

Une concurrence équitable avec la possibilité de rallier des électeurs demeure la meilleure façon d’établir un microcosme des différents courants de pensée. Pour ce faire, les personnes défendant des opinions doivent pouvoir être connues, reconnues puis élues pour leurs positions. Le mode de scrutin actuel (uninominal à un tour) ne permet pas cela. Une personne élue l’est sans qu’on sache quels éléments de son discours politique ont été importants. Trop souvent élu grâce à sa position dans un débat particulier, le dirigeant impose son point de vue sur bien d’autres sujets à ses propres électeurs.

Nous avons besoin de pouvoir exprimer nos priorités personnelles et de prendre conscience collectivement de l’ampleur relative des supports accordés aux autres options. Un bulletin préférentiel permet à chaque électeur d’exprimer sa volonté de se rallier ou non à un point de vue au lieu d’abandonner à l’élu cette décision : cela permet aussi d’assainir fortement les débats.

Au moins, avec le projet de loi actuel, la proportionnelle est un premier pas dans la bonne direction. Quel que soit le mécanisme de stabilisation retenu par le gouvernement, quelles que soient les modalités envisagées par le gouvernement, un modèle mixte compensatoire permettrait au moins une plus saine concurrence entre les différents partis politiques.

Ce n’est pas au mode de scrutin de déterminer si nous avons besoin d’un parti rose, d’un parti des régions, d’un parti autochtone, d’une véritable représentation d’un parti vert ou de toute autre représentation politique.

C’est à l’ensemble des Québécois de le décider. Depuis la Commission des institutions, la Commission spéciale sur la Loi électorale, la commission itinérante présidée par M. Béland et accompagnée d’un comité citoyen, puis de nouveau à travers la Commission des institutions, la volonté des citoyennes et citoyens du Québec est claire : nous voulons nous prononcer sur une réforme du mode de scrutin.

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