Désapprendre le racisme, ou pas

«Bien qu’il soit important de commencer tôt à combattre le racisme — et les capsules de
Photo: Sesame Street / Youtube «Bien qu’il soit important de commencer tôt à combattre le racisme — et les capsules de "Sesame Street" le font admirablement bien —, il ne faut surtout pas relâcher nos efforts d’éducation par la suite si l’on souhaite un jour vraiment éradiquer le racisme de nos sociétés», écrit l'auteur.

L’auteur est astronome, auteur, communicateur scientifique et professeur de didactique des sciences à l’UQAM.

La populaire émission de télévision étasunienne Sesame Street vient de lancer une nouvelle série de capsules vidéo destinées aux enfants et visant à désamorcer le racisme dès leur plus jeune âge. Il s’agit d’une initiative plus que louable qui aurait avantage à être reprise chez nous.

Depuis vingt ans que nous décortiquons le génome humain, nous en sommes arrivés à la conclusion que ce que l’on désigne communément comme différentes « races » humaines ne sont que des constructions sociales d’une autre époque.

Différentes méthodes d’analyse et de calculs statistiques arrivent toutes à la même conclusion : les variations génétiques entre individus d’une même « race » sont parfois plus importantes que celles entre deux « races » qui nous apparaissent distinctes.

Le bagage génétique d’un individu donné reflète d’abord et avant tout les pérégrinations de ses nombreux ancêtres au fil des migrations humaines, ainsi que les divers mélanges de population auxquels ils ont participé, bien davantage que leur appartenance à un quelconque groupe racial bien défini. En d’autres termes, les différentes étiquettes que l’on utilise généralement pour classer les humains par « race » n’ont que peu ou pas de signification biologique.

Les capsules vidéo de Sesame Street font le pari qu’il est possible, par l’éducation, d’éradiquer le racisme en montrant que ce que l’on tient généralement pour des différences fondamentales entre des groupes raciaux (la couleur de la peau, le type de cheveux, la forme du nez, etc.) n’est, somme toute, que des variations individuelles et superficielles sur un même thème génétique.

Souhaitons bonne chance à cette initiative, mais reconnaissons que l’idée de la « race » est forte et bien ancrée dans nos mentalités. Et il ne faudrait surtout pas que ce que l’éducation des plus jeunes accomplit soit défait par l’enseignement qui suivra. Car c’est parfois avec les meilleures intentions du monde que l’enseignement peut contribuer à redonner au concept de « race humaine » un semblant de légitimité scientifique…

Par exemple, au cours des dix dernières années, le chercheur étasunien Brian M. Donovan a mené une série d’expériences pour étudier l’impact des manuels scolaires utilisés dans les cours de génétique de la fin du secondaire sur l’essentialisme génétique des élèves.

L’essentialisme génétique est cette idée selon laquelle tous les aspects de la vie d’un individu, de son apparence physique à ses comportements sociaux, en passant par son intelligence et sa situation économique, sont déterminés par ses gènes. Entre essentialisme génétique et racisme, il n’y a qu’un tout petit pas… Le chercheur avait remarqué que les manuels de biologie du secondaire insistaient beaucoup sur les différences entre les « races humaines » par rapport à certaines maladies génétiques, par exemple la drépanocytose, qui affecte en plus grand nombre les membres de la communauté afro-américaine, ou la fibrose kystique, plus répandue chez les personnes d’origine caucasienne. Il s’est demandé jusqu’à quel point le marquage « racial » de ces différentes maladies au niveau génétique pouvait entraîner les élèves du côté de l’essentialisme génétique.

Plusieurs centaines d’élèves du secondaire ont été répartis au hasard en deux groupes, l’un étudiant la génétique avec les manuels scolaires « classiques » et l’autre avec un texte présentant exactement les mêmes contenus, mais sans distinction de race.

Nos efforts d’éducation

Les résultats montrent sans l’ombre d’un doute que les élèves ayant utilisé les manuels scolaires ont manifesté par la suite plus d’essentialisme génétique que ceux de l’autre groupe.

Les élèves du groupe « manuels scolaires » étaient plus enclins à attribuer à des différences génétiques le statut socio-économique généralement plus faible des Afro-Américains et des Latino-Américains, ou encore se disaient davantage convaincus que ces groupes étaient moins intelligents que les Blancs en raison de leur bagage génétique. Pire encore, l’appui à des mesures de discrimination positive envers les minorités diminuait de manière importante chez ces mêmes élèves. Selon le chercheur, ces résultats montrent bien comment l’enseignement, dans ce cas-ci de la biologie, peut mener des élèves à soutenir les inégalités raciales.

Dans une autre étude publiée en 2019, Donovan et ses collaborateurs ont aussi montré comment un enseignement de la génétique humaine évitant ce genre d’ornière pouvait contribuer à réduire le racisme fondé sur la génétique. Ainsi, bien qu’il soit important de commencer tôt à combattre le racisme — et les capsules de Sesame Street le font admirablement bien —, il ne faut surtout pas relâcher nos efforts d’éducation par la suite si l’on souhaite un jour vraiment éradiquer le racisme de nos sociétés.

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