À propos de l’aide aux conjoints ayant des comportements violents

«Depuis le début de la pandémie, la demande d’aide des hommes dans nos services a fortement augmenté», écrit l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Depuis le début de la pandémie, la demande d’aide des hommes dans nos services a fortement augmenté», écrit l'autrice.

Je travaille depuis presque dix ans auprès de personnes ayant des comportements violents en contexte conjugal et familial, des hommes en majorité. Chaque fois que l’on annonce un féminicide, je suis prise d’un haut-le-cœur et je ne peux m’empêcher de penser : « Mais qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris ? » Et puis, je me souviens que la violence, c’est beaucoup dans le cœur que ça se passe. Certes, ces hommes ont développé des croyances qui justifient et alimentent leur recours à la violence, mais celles-ci peuvent être l’expression d’une détresse beaucoup plus profonde. Je m’arrête ici, car mes collègues d’autres organismes ont bien expliqué (et c’est différent de la justification) ce qui peut mener des hommes à violenter leur conjointe, voire à la tuer. Mon propos aujourd’hui porte plutôt sur des mesures novatrices à mettre en place pour venir en aide à ses derniers.

Depuis le début de la pandémie, la demande d’aide des hommes dans nos services a fortement augmenté. Conséquemment, les listes d’attente s’allongent et les hommes ne reçoivent pas l’aide qu’ils recherchent au moment voulu. Ce moment est pourtant crucial et fugace. Il ne faut pas le laisser filer, car bon nombre d’hommes consultent alors qu’ils sont au bout du rouleau et que leur détresse est à son comble. Si les services qu’offrent les organismes comme le nôtre sont plus pertinents que jamais, d’autres initiatives, visant à répondre aux défis susmentionnés, sont nécessaires. Avant de vous en présenter trois, laissez-moi vous présenter le contexte.

Certains des hommes ayant tué leur conjointe dans les dernières semaines étaient connus du système judiciaire. Accusés, ils ont comparu devant la cour et ont été libérés avec conditions, dont celle de ne pas entrer en contact avec leur ex-conjointe. Or, il n’est pas rare que ces conditions ne soient pas respectées, que ce soit parce que l’homme ne tolère pas cette rupture, parce qu’il veut pourvoir aux besoins de sa famille, parce qu’il génère le seul revenu, parce que le couple veut poursuivre la relation, etc. Des voix s’élèvent pour réclamer que ces hommes demeurent en prison. Je ne m’immiscerai pas dans le champ du droit, car ce n’est pas mon domaine, mais je répondrai ceci à celles et ceux qui réclament plus d’emprisonnements. Que va-t-il arriver quand cet homme sortira de prison ? Les prévenus et les personnes « sentenciées » bénéficient-ils, intra-muros, de services d’aide ? Oui, la judiciarisation est un moyen d’affirmer que la violence conjugale n’est pas acceptable. Oui, bon nombre d’hommes ayant des comportements violents ont besoin qu’un tiers fasse pour eux ce qu’ils n’arrivent pas à faire par eux-mêmes, c’est-à-dire s’arrêter. Mais la prison ne réglera pas les difficultés profondes de ces hommes. Au contraire, elle peut, chez certains, nourrir un sentiment d’injustice, de ne pas avoir été écoutés, d’être laissés à eux-mêmes dans leur détresse, etc. Rien pour favoriser chez eux le désir de changer. Alors, que faire ? Il nous apparaît nécessaire de mettre sur pied un continuum de services en contexte sociojudiciaire.

À l’étape de l’arrestation, le détenu dans un centre opérationnel ou un poste de police pourrait rencontrer un intervenant. Ce premier débreffage pourrait être l’occasion d’offrir une oreille attentive à l’homme, d’évaluer le risque homicide ou suicidaire et de l’aider à s’organiser s’il est libéré avec promesse de comparaître plus tard (par exemple, l’aider à se trouver un endroit où dormir s’il y a un interdit de contact, ce qui peut diminuer le risque qu’il retourne dès sa libération chez sa conjointe ou son ex).

À l’étape de la comparution en cour, l’intervenant qui reçoit la personne accusée pourrait poursuivre l’évaluation du risque homicide et suicidaire, prendre le temps d’expliquer à l’homme ses conditions et les conséquences de ne pas les respecter, de voir avec lui ce dont il a besoin pour les respecter, de vérifier son réseau social et de soutien et, bien sûr, de l’orienter vers une ressource d’aide pour sa violence ou pour d’autres difficultés concomitantes. Les moments de crise peuvent ouvrir la porte au changement, mais l’aide pour ce faire doit venir rapidement. Or, il n’est pas rare que l’homme qui doit respecter la condition de nous contacter le fasse plusieurs mois après son arrestation.

Par ailleurs, si le changement est complexe et prend du temps à se faire, nous ne voyons les hommes dans nos services que quelques heures par semaine. D’où l’importance de créer des endroits où les hommes pourraient être hébergés dans des ressources spécialisées dans l’intervention auprès des conjoints violents. Offrir ce type de services présente un grand nombre d’avantages, dont une prise en charge rapide et plus intensive de la personne, du soutien pour ceux qui manifestent des idées suicidaires ou homicides, une réponse aux différentes difficultés parallèles à la violence.

Évidemment, ces services ne sont pas une panacée, notamment parce qu’avant même de commencer à effectuer des changements, l’homme doit prendre conscience des manifestations, de l’ampleur et de l’effet de sa violence sur ses proches. Cette première étape prend beaucoup de temps chez certains, et ce, pour de multiples raisons. De plus, la violence conjugale est principalement une problématique sociale, et les mesures à mettre en place pour la combattre doivent se faire sur plusieurs fronts. Les organismes venant en aide aux conjoints ayant des comportements violents ne sont qu’un des maillons du filet de sécurité à tisser autour des personnes impliquées dans une dynamique de violence.

Enfin, la mise en place de services innovants, sous forme d’un continuum, est nécessaire pour accompagner les conjoints violents, notamment dans le processus sociojudiciaire. Cependant, l’établissement de ces services ne sera possible que si tous les intervenants engagés dans la lutte contre la violence conjugale avancent ensemble, et ce, dans le respect de nos expertises respectives et en acceptant qu’on puisse travailler différemment vers un but commun : faire en sorte que la violence conjugale et familiale cesse.

2 commentaires
  • Jean-Marc Cormier - Abonné 25 mars 2021 10 h 05

    Merci de sonner le réveil

    Merci, Madame Bolduc, de sonner vous aussi le réveil.
    Je reprends ici le même commentaire que j'ai fait sous l'article de Madame Boutros.
    Il faut aussi des services pour les hommes qui se laissent emporter par leur rage et commettent des actes irrémédiables.
    Ce ne sont pas seulement des "corps masculins" qui, par nature, sont violents.
    Ce sont des êtres humains portant des problèmes de santé mentale qu'ils ne sont pas parvenus à surmonter, certains n'ayant même pas essayé, il faut bien l'admettre, tout enfermés qu'ils sont dans leurs propres traumatismes et les conditionnements sociaux et familiaux qu'ils ont subis.
    Même si la violence des hommes en milieu familial peut se voir partout dans la société, on commence à se rendre compte qu'elle sévit davantage parmi les plus démunis.
    Qu'en est-il par ailleurs de l'accès à des services en santé mentale?
    Nous savons tous très bien qu'ils sont pratiquement inaccessibles au commun des mortels.
    Bien sûr, il y aura une forme bien primaire de psychothérapie en prison, après les faits, quand il sera trop tard.
    Et c'est ainsi que nous croyons que le problème va disparaitre?
    Nous sommes d'une incroyable naïveté.

  • Mario Poulin - Abonné 25 mars 2021 21 h 07

    Manque de ressources pour les hommes

    Je suis cofondateur d'un centre d'entraide et ressourcement pour hommes à Port-Cartier et j'ai également travaillé comme coordonnatuer pour Hommes Sept--Iles,durant les années 2000.Nous étions les parents pauvres du système avec La Régie Régionale de la santé publique. A ce moment là les diffénts organismes pour les femmes recevaient près d'un million de dollars chaque annnée et nous à peine 50,000$. Nous avons dû opérer dans des locaux vétusses avec un ordinateur, téléphone et fax,rien absolument aucun moyen de faire connaître nos services auprès des hommes en difficulté. En1999 il y avait eu 21 suicides durant l'année dont 18 hommes et 3 femmes. Une responsable de la régie Santé Publique m'a répondu suite à une demande d'aide financière. Je la cite" Ce qui peut le plus vous aider c'est qu'il y ait encore des drames familiaux. Plusieurs des bénévoles impliqués dans ces organismes ont démissionné, découragé par le manque de moyen et l'avenir était sans espoir d'amélioration. Je sais que ces organismes existent encore mais c'est toujours la petite misère et la pauvreté.Bien sur il faut aider les organismes féminins mais on investit d'avantage au niveau de la finale ( Violence Conjugale ) Les organismes d'entraide pour les hommes sont abandonnés par le système. C'est devenu gênant de parler d'entraide et ressourcement pour les hommes. Il y a là une grande injustice et ce n'est pas demain que ça va changer.