Pourquoi ne pas faire lire des classiques québécois

«La littérature appartient à la culture d’un peuple et c’est aussi le rôle de l’école de transmettre cette culture», estime Patrick Moreau.
Photo: Getty Images / iStockphoto «La littérature appartient à la culture d’un peuple et c’est aussi le rôle de l’école de transmettre cette culture», estime Patrick Moreau.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les Voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

La proposition des jeunes caquistes d’établir une liste de classiques québécois dont la lecture serait obligatoire au primaire et surtout au secondaire soulève bien des vagues. Pourtant, une telle proposition n’a rien d’extraordinaire ni de polémique, si ce n’est le procès d’intention qu’on lui fait. Il appartient au ministère de l’Éducation de fixer, selon certaines procédures, le contenu des programmes scolaires, et on ne voit pas bien pourquoi il ne lui appartiendrait pas également de se pencher sur les lectures obligatoires que doivent faire les élèves dans le cadre de certains cours. De plus, la littérature appartient à la culture d’un peuple et c’est aussi le rôle de l’école de transmettre cette culture. De ce point de vue, est-il normal qu’on puisse finir son secondaire sans avoir jamais entendu parler de Michel Tremblay ou d’Anne Hébert ?

Avant de passer en revue quelques-uns des arguments avancés pour s’opposer à cette éventuelle liste, il faut souligner que l’idée n’est pas nouvelle. Louis Cornellier avait, en 2006, lancé une proposition analogue dans son livre Lettre à mes collègues sur l’enseignement de la littérature et de la philosophie au collégial, dans lequel il proposait une liste de douze « livres québécois fondamentaux » qui devaient, selon lui, être lus par tous les élèves du Québec. Il reconnaissait évidemment que celle-ci ne ferait « pas l’unanimité » et serait « sujette à discussion », et il invitait le milieu littéraire, ainsi que celui de l’éducation, à débattre de cette proposition, débat qui, malheureusement, n’eut guère d’écho dans le monde politique.

On ne peut que se réjouir que cette proposition resurgisse aujourd’hui au sein du parti au pouvoir, même si cela semble lui nuire aux yeux de beaucoup. La virulence de certaines réactions est, à n’en pas douter, commandée par le procès d’intention qui est intenté à ceux qui l’ont mise de l’avant. Ce procès, Patrick Duquette le résume laconiquement, dans Le Droit, lorsqu’il affirme que « leur objectif est nationaliste », alors même que le président de la Commission jeunesse de la CAQ, Keven Brasseur, prend bien soin de préciser que le corpus en question devra être « neutre et dépolitisé » et qu’il sera conçu par des experts en littérature et non par des députés ou des militants. Mais rien n’y fait, et cela n’empêche pas, dans les pages du Devoir, le professeur Michel Lacroix de renchérir en exprimant sa crainte que l’on réduise la littérature québécoise aux seuls « enjeux nationalistes ».

Ferveur nationaliste

Ces accusations méritent une mise au point. Nombre de textes québécois d’une certaine époque (les années 1960-1980) sont effectivement animés par une ferveur nationaliste. Cette ferveur a donné naissance à quelques œuvres fortes. Que l’on pense au fameux Speak white, de Michèle Lalonde. Il est bien évident que l’on ne peut enseigner ce poème sans faire référence au contexte de revendications nationalistes dans lequel il s’inscrit. Mais c’est tout aussi vrai de beaucoup d’œuvres qui sont indissociables de l’engagement politique de leurs auteurs et c’est pourquoi ce reproche fait à une partie de la littérature québécoise est injuste, car, à toutes les époques, dans tous les pays, la littérature a traité des questions de l’heure.

Irait-on reprocher aux romanciers latino-américains de parler de violence, d’inégalités sociales, de coups d’État ? Et n’est-ce pas justement ce qui a fait leur force et a contribué à leur succès ? La littérature s’enracine dans une histoire, dans des luttes et des idéologies, même si elle ne s’y réduit pas. Ce n’est pas parce qu’il a été communiste qu’on lit aujourd’hui Pablo Neruda, mais parce qu’il fut un grand poète. Pourquoi devrait-il en aller différemment de Gaston Miron ? On peut alors se demander si, derrière ce reproche fait à la littérature québécoise d’être « nationaliste » — reproche apparemment rédhibitoire aux yeux de ceux qui les font —, il n’y a pas surtout une volonté de cacher ce passé que l’on préfère apparemment oublier. Cet oubli imposé s’accorderait bien mal avec l’acte d’éduquer.

Une autre critique adressée à cette idée d’une liste de lectures obligatoires est qu’elle risque, selon Christine St-Pierre, « d’exclure des œuvres importantes ». Évidemment, quand on établit une liste de classiques littéraires, cela signifie que l’on fait un choix. C’est inévitable, même si on essaie par principe de ne pas exclure d’œuvres « importantes ». Certaines œuvres traversent les années et les siècles, sont enseignées dans les écoles, les universités, tandis que d’autres, jugées moins importantes, ne le sont pas, et sombrent dans l’oubli. Elles en resurgissent d’ailleurs parfois ; parce qu’à cette bourse du temps, la valeur des œuvres n’est jamais établie une fois pour toutes. Toutes les littératures nationales sont tissées de tels choix. Pour quelle raison la littérature québécoise devrait-elle, seule, échapper à cette sélection de ses auteurs classiques ?

S’ouvrir au monde ?

En fait, on devine, en arrière-plan de cette seconde critique, une objection plus générale et plus problématique à l’encontre de la littérature québécoise. C’est à nouveau Patrick Duquette qui exprime le mieux cette conception lorsqu’il écrit que si l’on veut « renforcer une culture commune pour contrer l’hégémonie américaine, alors il ne faut pas se refermer sur nous-mêmes » mais au contraire « s’ouvrir au monde, faire découvrir les autres littératures ». Argument paradoxal. Pour établir une culture commune, il faudrait lire toutes les littératures du monde, sauf la nôtre ! Autrement dit, on peut, en Angleterre, enseigner Shakespeare, Byron, Virginia Woolf plutôt que la littérature russe ou chinoise, mais un Québécois, lui, court le risque d’être renfermé sur lui-même si on lui impose en classe la lecture de quelques classiques du cru ! N’est-ce pas une manière indirecte de frapper de discrédit notre culture en général, de délégitimer l’expérience de tout écrivain québécois, au prétexte qu’il ne peut poser sa lorgnette que sur l’univers restreint, ethnocentrique de sa tribu ? Cela revient à dire que le monde ne nous appartient pas, s’il nous faut, pour le percevoir, emprunter les yeux d’autrui.

Le rejet de cette délégitimation n’implique pas, bien entendu, qu’il faudrait se priver de découvrir les littératures d’autres pays. Au contraire. Comme l’écrit Louis Cornellier, à qui je cède le mot de la fin : « Cette méconnaissance [des classiques québécois] ne profite même pas aux autres littératures », car lorsqu’« un peuple n’est pas capable de se lire adéquatement, c’est le concept même de lecture et, partant, de culture qui lui fait défaut. »

À voir en vidéo